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    Tu aurais aimé la suite des choses

    Tu aurais aimé cet étrange printemps qui se jette au cou des terrasses. Comme tu aurais aimé ce dénouement heureux, ce retour à une vie plus normale, toi qui parlais à l’oreille même de la vie.

    Oui, tu aurais aimé cette foule de détails qui depuis des mois, s’entassent sans la certification de tes regards ou de ton simple avis.

    Tu aurais aimé la transition des saisons, le défilement des mois, l’enchaînement des semaines, toute cette mécanique du temps qui depuis de nombreux mois, se fait remarquer dès lors qu’elle devrait passée inaperçue. Mais voilà, parfois le silence fait plus de bruit qu’un infime vacarme. Une absence prend les contours d’un gouffre qui avale tout sur son passage, la lumière et l’énergie, le protocole de la normalité jusqu’à la construction atomique de la moindre chose.

    Disons qu’un courant d’air a bousculé l’ordre du présent, il a fait claquer les portes, il a brisé les vitres des fenêtres, comme une déflagration longtemps contenue. Celle du chagrin n’a pas encore fini sa course, elle continue de s’étendre et d’onduler l’air qu’elle traverse, de coucher la moindre brindille dans son sillage.

    Tu aurais aimé la simplicité des certitudes qui continuent de marcher d’un pas léger, comme le tintement d’une cuillère sur la porcelaine de la tasse, le bon angle du soleil qui sucre le café même si tu ne le sucrais jamais, la force d’un instant sans lendemain, qu’on prend pour mieux repartir à la conquête de sa journée.

    Tu aurais aimé la suite des choses, les choses qui se sont interrompues lorsque tu as interrompu le cours de ta vivante normalité, toutes ces choses sans conséquence que l’on voit passer sans les voir, ont pris, je te l’avoue, une dimension que j’ignorais jusque là.

    Tu aurais aimé le tutoiement de ces petits matins écrasés de lumière, auréolés d’un ordinaire déroutant si extraordinaire toutefois car tout au bout de l’envie d’en profiter sans borne, il y a cette réserve obsédante qui empêche le plaisir d’être entier.

    Tu aurais aimé le brouhaha feutré des bruits du jour, le doigt du soleil sur nos têtes, l’air moelleux à se partager, l’habitude revenue de s’asseoir à l’air libre, la promesse gourmande d’un simple expresso.

    Tu aurais aimé marcher jusqu’à ce rendez-vous, tu aurais aimé la simplicité du présent, cette façon de respirer sans peser. Tu aurais aimé ce que tu aimais avant que je n’aime plus ce que j’aimais aussi : marcher seul jusqu’à la table où tu ne m’attends plus depuis un an.

    Ta place n’a pas bougé

    Ta place n’a pas bougé. Ni le bureau, ni la chaise, ni l’aura des choses alentours, ni même l’air invisible saturé des vestiges de tes paroles en suspend. A première vue, il ne s’agirait que d’un malentendu, si les strates de tes affaires, tu sais ces cahiers empilés, ces stylos par poignées, ces notes engrangées comme des sacs de grains, ces objets échevelés reliés entre eux par ta seule logique, si ces strates n’avaient pas cédé sous le poids de la nécessité à les faire disparaître avec toi.

    Alors que reste-t-il de palpable lorsque je passe devant ta place, lorsque je tente de croire, en vain, que la réalité telle qu’elle se déroule, nie farouchement la réalité elle-même ? Comme un déni de vérité. Pourtant, les rouleaux superposés des mois qui ont passé ont essoré la moelle de la vie ordinaire. Le soleil continue de se lever, de se coucher, la pluie tombe, le vent claque, mais l’ordre s’est tordu. Comme si un espace, même infinitésimal, se glissait entre chaque lettre de chaque mot, chaque mot de chaque phrase et permettait la naissance d’infimes courants d’air qui bousculaient la logique des pensées.

    On s’habitue à tout, par la contrainte, cela ne veut pas dire que l’on accepte le présent sans battre des paupières et sans vouloir se battre, mais se battre contre quoi, contre quoi, pour quelle victoire ? La seule victoire plausible est celle qu’on remporte sur soi, lorsque l’on a fouillé les greniers et les caves, les pièces de chaque habitation, les habitants de chaque quartier, les quartiers de la ville. Et au bout du compte, au terme de cette quête sans issue, on le sait, il est temps de se résigner. Il est temps mais trop tôt.

    Ta place n’a pas bougé, tout a bougé pourtant. Ce n’est qu’un meuble inerte, une surface lisse, un détail mobilier, rien n’ait de valeur réelle aujourd’hui, si ce n’est son utilité basique. Dans quelques temps, je le sais, la trace même de cet espace se sera diluée dans le magma du passage du temps. Je saurai à peu près où tu te situais, il suffira de tout bousculer pour tout perdre. Les lignes deviendront floues, incertaines, elles crieront leur netteté dans une dimension digne de l’ailleurs. C’est déjà le cas.

    Petit à petit, la place que tu occupais se dilue dans la transparence de l’air, elle-même ne vibre plus comme une flamme entretenue. En passant, je le sens, je ralentis le pas, je tourne un peu la tête au cas où, au cas où les quelques mètres qui me séparent de ta superficie avait rembobiné le pire pour dérouler le meilleur. « Est-ce ainsi que les hommes vivent », a écrit Louis Aragon, chanté par Léo Ferré. « Et leurs baisers, au loin le suivent, comme des soleils révolus... »

    Je n’ai jamais cru alors comment y croire ?

    J’ai secoué tes carnets pour voir s’il en tomberait quelque chose, quelques mots mal accrochés, quelques ponctuations fragiles qui, comme des feuilles sèches, aurait virevolté dans l’air souriant. J’ai secoué tes carnets que je garde précieusement pour me rappeler la courbe de ton écriture, qui, à défaut de la voix, ne s’éteint pas quand le temps avance. Elle ne s’use pas au contact des efforts fournis pour fendre le silence de ton timbre. Les mots écrits par tes soins sont devenus des totems, une sorte de monuments érigés à l’écriture et autant à la lecture dans laquelle tu plongeais tes regards.

    Combien de livres as-tu lu, tu n’aurais pas su le dire. Combien de livres je t’ai demandé de lire ? Non plus. Pour dissocier ceux que tu gardais de ceux que tu empruntais, tu me demandais d’écrire mes initiales sur la page de garde. Combien de livres te doivent d’avoir été lus ?

    Rien n’est tombé de tes carnets hormis le silence obligé des pages surchargées et qui, du haut de leur condition, n’attendent rien d’autres que d’être désormais oubliées. Rien n’est tombé de tes carnets, pas même le soir sur les saisons froides, pas même la nuit sur les pages blanches, pas même l’indicible inutilité de ces notes prises pour baliser la mémoire. Il n’y a plus rien à froisser, plus rien à déplier, plus rien sauver dans ce dédale de mots empilés, amputés même de leur utilité extraite de leur contexte. Mais tu les as choisi toi même, tu les as construit, écrits, délibérément posés là comme des petits morceaux d’on ne sait pas quoi qui devaient servir à on ne sait pas quoi non plus.

    J’ai même secoué tes carnets pour voir si les mots se mélangeraient, si par l’entremise d’une magie nouvelle, tu avais réussi cet exploit, à poser les mots sans les condamner à entrer dans l’âme du papier pour que, plus tard, on puisse les mélanger, et reconstituer tes phrases comme un jeu destiné à prolonger ton existence. Mais non. Quand j’ai feuilleté les pages, chaque mot était à sa place, chaque phrase était restée la conquérante de son espace, rien n’avait bougé. J’ai cru pourtant avoir décelé quelques virgules polissonnes mais ce n’était qu’un dérèglement exagéré de mon esprit.

    J’ai secoué tes carnets pour voir ce qu’il en tomberait, des éclats de voix peut-être, l’heure d’un café, le jour d’un livre, l’instant d’un peu vie grappillée sur l’absence. Mais la vérité crue a coulé des pages comme un fluide invisible mais lourd, une sorte de brume transparente mais épaisse, qui emprisonne la vitesse et le mouvement, qui les ralentit pour retarder un processus encore inconnu.

    J’ai refermé les carnets comme on verrouille une valise, un coffre, la porte dérobée d’une pièce secrète. L’encre, indélébile, était toujours aussi fière. Dans ta boîte à stylos que j’ai gardé aussi, j’essaye de relier les mots avec le stylo adéquat. Comme si, de tes stylos, nombreux, en sortirait rien qu’en les tenant, la suite de ton histoire interrompue.

    J’ai refermé tes carnets dont l’inertie n’est que d’apparence. Ils sont remplis de vie, de courbes, d’espaces, de fantaisie, de tout un peuple de lettres à ton service. Mais qui ne répondent qu’à tes injonctions et devenus orphelins, figées dans leur condition de lettres. Alors, j’ai secoué tes carnets, puis je les ai brusquement ouvert, elles ont pris leur envol, elles ont formé des clans, des groupes, des nuées.

    Les lettres sont montées très haut puis elles sont redescendues en pluies fines, pour donner ceci, pour donner ces phrases-là, pour être l’instant d’un texte, à mon service pour être au tien. A celui de ta mémoire. Je ne peux pas croire que tu vis uniquement dans ma mémoire. Je n’ai jamais cru alors comment y croire ?

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