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    Je sais ce que la caisse automatique 
    ne me dira jamais

     

    C'est marrant, j'ai beau la regarder, mon bouquin à la main, j'ai beau me demander si elle a conscience de ma présence, si elle sent mon étrange habitation d'être humain, j'ai beau me persuader que l'intelligence artificielle fait sans arrêt des progrès, je me résous à cette évidence : je sais ce que ne me dira pas la caisse automatique. Mon code barre à la main, j'ai l'impression d'être Jacques Brel dans "Au suivant"...

    Tout nu dans ma serviette qui me servait de pagne... Quel étrange constat de s'avouer vaincu, face à la machine. Même l'humour ne perce pas sa carapace. Même ma question posée de travers, comme un rictus, "vous l'avez lu ?", même ça ne suffit pas à fissurer le métal brillant de sa carapace. je savais que c'était une mauvaise idée, cette interpellation flasque d'une caisse automatique, ce genre de drague stupide et sans lendemain, ce numéro de charme affligeant d'un pauvre gars avec un bouquin comme s'il trimbalait un bouquet de fleurs en papier. Pathétique. Et là, devant l'engin froid nourrit d'électricité et de capteur sans chaleur, je m'interroge sur ma condition de client : jusqu'où ira l'ignominie consumériste ?

    Jusqu'où serais-je une oie qu'on gave de fantasmes commerciaux en me faisant croire que, moi, lecteur compulsif, pris par une fièvre tardive, il est presque 20 heures, j'en étais réduit à me procurer ma came tout en écoutant une voix torve me dicter mes gestes, où poser mon article, comment le régler ? On se croirait en pleine fiction, en plein roman glauque, l'histoire d'un mec qui, seul au monde, se retrouve face à une armée de caisses automatiques qui, au fil de son délire, prennent l'apparence d'humains en déshérence. Je serre dans ma main l'épais bouquin que j'ai choisi pour caler ma dalle de ce soir, et je m'aperçois que je parle à une caisse automatique et qu'elle me parle aussi, enfin que son monologue et le mien n'ont rien à voir.

    Et tout à coup, l'incompréhension quasi humaine que chacun peut ressentir face à la froideur d'une administration ou de la justice, se déverse, en pluies diluviennes, sur une soirée qui s'annonçait agréable, de longues heures de lecture solitaire, et noient le peu d'estime qui me restait de moi même. Alors, je repose le bouquin, je me dis qu'il doit m'en rester un ou deux, vierge de ne pas avoir été lu. Que cela suffira à mon bonheur. Demain matin, j'irai voir mon libraire, je connais la caissière, elle a deux yeux, une bouche, des bras. Je ne sais ce qu'elle me dira mais je sais trop ce que la caisse automatique, elle, ne me dira pas. Ne me dira jamais.

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