Road movie
Je la fixais. Sa bouille attendrissait le bois. Et sa parka noire tombait comme un jour de Toussaint sur son corps sans frissons, élastique, empaqueté dans des ondulations imprécises qui s'agitaient autour d'elle.
Ses dix-huit ans à peine, tenaient dans sa capuche, comme si peu de bagage, juste le nécessaire pour habiller un début de vie d'adulte. Paumée, entre un instant vestimentaire et un moment judiciaire.
Sans doute que l'air du temps se demandait ce que cette mauvaise tige trimballait dans cette audience, loin de chez elle, de sa racine polie comme un galet de Normandie. Arrachée, par un vent mauvais, d'un coin de géographie intime, portée par la même secousse, à un autre point moins enviable, elle tordait sa bouche dans une moue sans espoir.
Elle baissait le rideau de ses yeux, et ses os recroquevillés autour d'un centre de gravité invisible, se rangeaient, les uns après les autres pour tenir le moins de place possible, dans l'espoir fou, fou et vain, qu'on l'oublie peut-être, ne serait-ce qu'un peu. Ses yeux rincés par les vagues blanches des dernières quarante-huit heures comprimées dans l'étau d'une garde-à-vue, n'exprimaient pas moins qu'un souffle de ras-le-bol, de fatigue cruelle et d'écumes en lambeaux.
Elle flottait dans son manteau, comme si ce devait être son embarcation de fortune, le seul abri de son existence avec sol et toit compris, murs de vent et porte de soupirs. Sa seule fortune, en tout cas.
Elle possédait sa vie, sa présence sur le bois flexible, un regain d'intérêt pour ce qui composait son futur, une grande rature sur son passé, un peu de menue monnaie pour composer son présent. Elle se sentait cette belle fleur arrachée du pot par les mains d'un Roméo rugueux dedans et doux dehors. Une éponge à deux face, dont l'une caressait et l'autre décapait. Une brindille ballottée dans le vide. Une jeune dame de pique impatiente d'être ailleurs.
Je la fixais. A côté d'elle, dans le box, elle si immobile, tentait de se tenir en place, un jeune homme plus âgé. Des mots suintaient de tous les pores de sa peau, comme une sueur abondante, une crue sans finesse dont la force du courant balayait tout sur son passage.
Autant elle n'avançait pas d'un pouce sur l'échiquier du verbe, autant il ratissait large, porté par une force sémantique aux accents trop polis. Il parlait pour lui, pour elle, pour les autres, pour ne pas laisser au silence le moindre doute. Il savait que les doutes pesaient sur lui. Il affichait 27 ans, rien d'extravagant, un physique ordinaire de voyou ordinaire.
Il parlait pour séduire, les tables, les chaises, les bancs. Jusqu'au parquet craquant. Pour établir la vérité contenue dans la sienne. Tandis qu'il envoyait des mots dans toutes les directions, elle gardait la tête baissée, le regard vissé sur le sol, à l'abri des mouvements désordonnés de celui qu'elle suivrait au bout du monde, si le monde avait un bout.
Elle vivait de sa condition de serveuse, dans un café normand, pour plier sa misère aux vertus des pourboires. Ce n'était pas l'avenir, à 18 ans, chez elle, l'avenir sentait le présent à plein nez. Elle servait. Rabotait ses journées dans une tournure de style qui dessinait sur son visage, un sourire boudeur qu'un grand brun parfumé a reniflé à des vagues à la ronde.
Elle possédait cette beauté grave des fronts butés, des lèvres qu'elle avançait pour embrasser le bruit. Elle se tordait les mains pendant que l'autre, son autre, trouvé comme on trouve un paquet de clopes et un briquet sur un muret, près de la mer, déversait ses flots de certitudes dans l'air du tribunal. Qu'est-ce qu'elle foutait là, à plus de quatre cents bornes de chez elle, recroquevillée, près du souffle mâle de celui qu'elle entendait débiter des mots comme le reflux des vagues.
Lui déroulait les faits à la vitesse de la lumière, il prenait tout sur lui, le bon prince : l'idée, la voiture volée au père de sa princesse, le capot titubant dans une direction hasardeuse. Jusqu'à épuisement du stock d'essence, jusqu'à laper l'air en espérant qu'elle remplisse le réservoir.
Il parlait, accrochant ses mots sur le fil du tribunal comme des pinces à linge. Elle acquiesce, dans une semi-inconscience, mi-rêvée, mi-subie. Soudain, elle comprend illettrisme de sa situation. Elle s'affole, son regard clignote pendant que lui, se déverse encore et encore, s'élève sur son échelle de mots, regarde de toute sa hauteur ceux qui le scrutent et l'écoutent, le fouillent et le palpent. Une patrouille de flics les a trouvés endormis, comme deux gosses, dans la voiture.
Sans déranger les anges dans leur sommeil, il leur fut facile de confirmer le vol de la voiture. Elle en a marre d'être ici, piétonne involontaire dans ce tribunal loin de chez elle. Elle veut rentrer, laisser son manteau, laisser ce mec bavard dans les rouleaux de son ennui. Elle n'avait qu'une idée en tête : gonfler son manteau de l'air qu'il bousculait et partir au-dessus du parquet pour un pays de silence. Où les questions moutonnent des réponses incertaines.