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    Rose

    Il se réveilla, la tête pleine de souvenirs qui ne lui disaient rien. Rose ne partageait pas son existence. Cette maison, au balcon fleuri, face à la mer, non plus. C’est surtout la mort de sa jeune sœur qui le mit mal à l’aise : il n’avait que trois frères. Il put pourtant décrire le visage de cette jeune fille, la couleur de ses yeux tristes, ses cheveux courts et son sourire tendre comme un pain tiède. Il se souvint, plus étrange encore, qu’elle l’appellait « frérot », « grand frère » ou « big brother » quand il la surveillait de beaucoup trop près ou lui faisait des remarques sur ses fréquentations. Elle boudait un peu et l’embrassait ensuite en lui faisant promettre de ne plus l’espionner.

    Il se frotta les yeux encombrés de ces images précipitées et étrangères. Les murs de sa chambre se superposèrent maintenant aux murs de sa chambre du bord de mer, une grande pièce habitée par des vêtements de femme éparpillés par terre. Il se secoue le crâne pour remettre tout en place : son présent est devenu mou, liquide, instable et informel et ce rêve physique lui rentre dans la peau.

    Hier soir, il oublie de fermer les volets. Encore. Le soleil est entré tôt bousculant le rideau trop mince pour l’empêcher de traverser. Son regard se pose sur ce carré de lumière vive. Il se souvient, à la vue de cette flaque aveuglante, avoir rencontré Rose, un jour d’été, près de la mer qui lui murmure, depuis ce matin, ses penchants pour la fluctuation perpétuelle. Il retrouve avec un plaisir irréel, son regard parfumé par l’évidence de la douceur qu’elle pose sur les choses et sa nuque sucrée sous ses cheveux de café noir. Retrouver Rose… Qui est Rose ? Cette inconsciente question force un immense barrage dans la retenue de sa mémoire. Tout lui revient en cascade. Elle trébuche en montant dans le train. Elle faillit perdre l’équilibre et chuter sur le quai. Il la rattrape de justesse et ses bras amortissent une chute promise. Un grand sourire écarte la condition d’un drame.

    Ils s’embrassent dans une circonstance insolite. Se souvenir de Rose qu’il ne connait pas… C’est si improbable qu’il pense à la folie. A l’alcool parfois dont il abuse en solitaire pour éloigner les limites. Il met ce chaos sur le compte de son existence encombrée par le travail, à ses trop longues absences qui gênent… qui gênent…. Rose… Rose ? Encore. Rose qui n’est pas dans sa vie de ce lever difficile.

    Une femme existe quelque part dans son existence. Elle ne s’appelle pas Rose, elle n’a pas pris de train, n’a pas trébuché non plus. Ils s’aiment d’une simplicité polie. Ils sont un couple parmi des millions d’autres couples. Leur rencontre fut banale et leurs jours sont clairs, lumineux, confortables. Il empoigne le téléphone et compose son numéro instinctivement. Après un bref silence et trois sonneries plus tard, un répondeur se déclenche : « bonjour, vous êtes bien chez Rose. La boutique est fermée le lundi. Mais vous pouvez… » Il raccroche, stupéfait. Il prend son calepin noir, l’ouvre à la lettre C, C comme Clarisse. Ses doigts agacés tapent sur les touches avec violence comme pour enfoncer une certitude dans la tête de ce foutu téléphone.

    Cinq, six, sept sonneries. Personne. Il frappe le réveil d’un coup d’œil : elle doit être déjà partie. Ou encore sous la douche. Elle est sans doute en route. Elle va venir. Tourner la clef pour entrer. Il se rassure. Il la serre très fort pour se faire pardonner. De quoi ? Il ne sait pas. De cette femme, Rose, qu’il a dans la tête, malgré lui. Il ne lui dit rien, elle ne lui pose aucune question, ne cherche pas à savoir pourquoi il la serre si fort.

    Rose réapparue avec insistance et avec cette même insistance, il tente de la faire disparaître, de conjurer un sort, d’essorer une obsession. Son corps nu, sur le balcon, face à la mer remplace Clarisse qu’il imagine dans sa voiture. Il se souvient avec clarté de sa dernière nuit avec Rose dans la chambre du bord de mer, fenêtre ouverte sur la douceur du climat nocturne. De son dernier mot : jamais. De son dernier sourire avant qu’elle ne trébuche en montant dans le train. Le train ? De quel train s’agit-il ? Quelle gare ? Quelle Rose ?

    Il reconnait le vide. Il a envie de pleurer. Il saisit au passage les yeux clairs de Clarisse et s’y agrippe comme à une branche. Il fait un immense effort pour garder son image en tête. Pour accrocher sa conscience au bonheur qui le sauve du risque. Mais un flot ininterrompu de souvenirs tout aussi inconnus les uns que les autres inonde ses pensées comme une conduite d’eau qui vient d’exploser. Il rabat ses paupières. Peut-être que le noir… Il se bouche les oreilles… Peut-être que le silence. Ni l’un, ni l’autre ne lui servent d’alliés honorables. Sa chambre sent de plus en plus le bord de mer. Les images arrivent à gros bouillon balayant les huit années de vie commune avec Clarisse. Son prénom lui échappe. La douceur de sa peau aussi. Elle vient de glisser sur les lèvres de Rose… Les lèvres de Rose. Il en sent le parfum à travers l’absurdité de la situation. La mer dévore son lit. Leur lit…

    Une jeune fille fait son entrée derrière ses yeux clos. Il sait que c’est sa sœur, il ne cherche pas à nier son existence plus qu’évidente. Ses trois frères se diluent en lui comme s’ils n’existaient pas dans ses connexions de parenté. Il la revoit petite, sur le balcon fleuri qui sent bon les vacances toute l’année. Il la revoit adolescente, elle traîne ses pieds nus dans le sable liquide. Ses cheveux encadrent sa bouille de gosse éphémère et soulignent son visage de jeune femme en route. Il la revoit se noyer sans ne rien pouvoir tenter. Et son cercueil se referme devant une foule de visages noircis. Il reconnait celui de sa mère qui quelques minutes plus tôt, ne l’était pas encore. Il revoit son père qui ne l’est pas…

    Une larme force le passage. Il prononce, sans s’en rendre compte, le nom de sa jeune sœur. Il le murmure d’abord et le crie ensuite pour le sentir cogner au fond de sa gorge douloureuse. Son ventre le fait terriblement souffrir et il sanglote longtemps, étendu sur le lit, cherchant en vain la paix. Le visage de sa sœur occupe toute sa tête.

    Un bruit de clef, dans la serrure, le sort de sa torpeur. Une femme entre dans l’appartement. « Rose » pleure-t-il. « Rose… » alors qu’il pense Clarisse, ce prénom sensé lui donner tout le bonheur de l’oxygène. Sa main légère lui caresse la joue mouillée. Il l’embrasse comme s’il la connait depuis toujours, assimilé, aimé, il s’effondre dans ses bras doux, univers sans repère et pourtant d’une fabuleuse intimité géographique. « Rose » suffoque-t-il, « Rose… »

    Les minutes se figent dans un mélange d’angoisse et d’apaisement. La pendule marque une heure irrémédiable, une heure de sans retour, de chemin évident. « Rose… » chuchote-t-il « pourquoi j’ai mal ? » Une voix de femme, la voix de Rose pose une certitude sur le fil de cette frappante matinée : « il faut te préparer maintenant » murmure-t-elle à son oreille. « Tes parents t’attendent pour l’enterrement. »

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