J'ai ma rue comme des rides
J’ai ma rue comme des rides dans mes placards profonds, j’y enferme mes ombres que j’ai traîné sur tes trottoirs, sur ton goudron tiède des soirs d’été, entre chez moi et le reste du monde.
J’ai ma rue dans les veines, ses pavés liquides comme des averses d’orage, ses longues hésitations entre les silences chauds et les bruits lointains qui s’étiraient comme des élastiques.
J’ai ma rue dans mon enfance, je sais qu’elle n’a rien conservé de mes pas, ni de mes déambulations, ni de mes rêves accrochés aux branches de la nuit mais moi, j’ai tout gardé, dans le secret des boîtes que j’empilais alors pour le jour où je me dirai que je me souviens moins, ou plus du tout.
J’ai ma rue sous la peau qui me démange encore, qui crisse sous mes ongles, qui brûle parfois, souvent, quand je la rebrousse, comme un chemin oublié, quand je marche à l’exact endroit de mes pas d’avant, et malgré l’immense fossé des décennies, les détails n’ont rien perdu de leur éclat.
J’ai ma rue dans le ventre qui cogne comme une douleur, parce que parfois, la résurgence est une douleur, un pli malicieux dans lequel se niche ce que l’on n’a pas eu le temps de dire, de faire, d’oser, d’écrire, et pourtant, combien de fois je l’ai magné, bu, digéré, arpenté, combien de fois j’ai imprimé mes empreintes dans ses sillons.
J’ai ma rue dans mes évidences d’homme, dans mes certitudes d’homme, dans mes vérités plus aiguës peut-être car plus monumentales, à moins que ce ne soit les réminiscences de mes doutes d’enfant, mais est-ce qu’un enfant doute quand il est heureux ? Est-ce qu’il doute vraiment de ce qui l’attend ?
J’ai ma rue dans mes bilans, mes factures, ma paperasse, dans les albums que j’ai perdus, mes cahiers consumés, mes journaux d’adolescent torturé, ma longue liste de poèmes dont ma rue est témoin quand, dans l’haleine de l’été, fenêtre ouverte à l’étage de cette maison-monument, je dominais le monde en écrivant le mien.
J’ai ma rue dans mes plans, dans mes itinéraires, dans tous mes objectifs, j’y reviens comme une seconde nature, j’ai dû oublier quelque chose un jour pour toujours vouloir chercher l’introuvable, l’impalpable, l’irréalisable, pour y plonger les mains, les bras, le corps entier, pour sentir la houle fragile emporter mon embarcation.
J’ai ma rue dans les mots, dans toutes mes directions, dans mes points cardinaux, je la sens qui s’avance pour m’emporter, me cogner à ses murs qui sont toujours les mêmes, à toutes ces adresses qui me sont familières, je la sens qui me pousse, qui me presse, qui me bouscule aussi, qui m’oblige à avancer jusque dans le creux de ce qui n’existe plus, une haute maison aux volets couleur moutarde, un marronnier grand comme un continent, une cour large comme deux continents.
J’ai ma rue dans le vent qui caresse ma joue, qui joue dans mes cheveux, qui me prend la main et m’emmène à l’école, et me ramène aussi.
J’ai ma rue dans le cœur, au fond des ventricules, elle tape comme une sourde dans ma cage thoracique, je crois qu’elle est vivante, elle me le fait avoir à moins que ce ne soit moi qui batte le rappel des fantômes qui traînent dans son sillage.