Monoprix, le centre-ville de mon enfance
Le changement est insidieux. Il est si lent qu'on le croit immobile, suspendu au passé immédiat. Le temps de dire c'était hier et nous sommes déjà demain, loin de notre point d'origine. Non, ce n'est pas ringard de tenter, à la force des souvenirs, à la lumière de la mémoire, de remettre un peu d'ordre dans le désordre ambiant. Qui, sans se le dire vraiment, ne s'est jamais murmuré, en pensée, qu'à cet endroit précis, se cache un souvenir profond, un acte intime et doux, un sourire ou un rire, un bon moment détaché du reste ? Je me rappelle de ce qui était agréable, l'ADN de cette ville, ce qui montait en rumeurs joyeuses et redescendait en grappes, derrière la vitre de mes yeux de gosse.
Au-delà de la rue du Champ-anet, il y avait la Ville, comme si, de l’autre côté de cette rue, délimitée par le pont Molière, un autre univers s’ouvrait, comme quelque chose qui bougeait indifféremment de mon cocon familier. Un air de fête accompagnait le fait «d’aller en ville», avec ma mère et, plus précisément, à Monoprix, ce magasin, rue de la République (qui n’était pas encore cette fausse avenue), que je suis capable, avec une acuité singulière, de parcourir comme s’il existait encore et que je m’y rendais là, tout de suite.Nous descendions, juste après le passage piéton, au ras du pont Molière, une petite pente en bitume rouge, le long du muret qui arrêtait l’Yèvre depuis qu’en 1968, le canal en centre-ville, avait été bouché de la Banque de France à l’Auberge de jeunesse. Il n'y avait pas encore le Forum république, ce non-sens architectural de béton bâti sur les vestiges du canal et sur ceux d’un vaste parking où s’étalait régulièrement la fête foraine. Le bout du muret en pierre blanche, beaucoup plus gracieux que cette actuelle bordure couleur vieux rose, s’ouvrait sur un abri à vélos, couplé à des toilettes publiques.
La cahute en dur abritait un couple de gardiens atypiques. A partir de là, on s'enfonçait dans la ville, dans le cœur de ces samedis battants qui se finissaient le soir, jamais le midi. Ou de ces mercredis après-midi flamboyants dans les magasins : Monoprix, Nouvelles Galeries, Jeanne d’Arc, Sivry, Dames de France et d’autres qui me murmurent leur nombre autant qu’ils me rappellent aujourd’hui leur rareté.Le Monoprix en question avant déjà déménagé de l’angle de la place Foch à la rue de la République, à l’emplacement d’un garage.
J’étais chez moi, là-bas. Viscéralement chez moi. Le fait que mon oncle, le frère de ma mère, Coco, était le chef du rayon boucherie, a évidemment beaucoup joué dans la réputation que je m’y étais faite. Ce qui explique aussi, beaucoup, mon attachement à ce commerce emblématique qui a fermé après que le Forum république a produit son « Major », supermarché inutile qui a tué la rue des Ponts et mon Monoprix !Je connaissais les caissières, installées sur leur piédestal. Elles me connaissaient toutes également. Et Mme Donné, du rayon poissonnerie, petite bonne femme derrière ses lunettes.
Un jour, curieux plus qu’il ne fallait, j’ai glissé un doigt dans une coquille Saint-Jacques, qui, sentant l’intrus, s’est refermée. C’est dire la fraîcheur du produit. Le directeur a accouru, une petite voiture à la main pour consoler mon gros chagrin. Et je suis ressorti, les bras pleins de cadeaux ajoutant à ma légende, celle d’avoir été mordu par un crustacé hors de prix.Mais, c’est au rayon boucherie que j’étais le roi. Derrière la vaste vitre où mon oncle débitait sa viande avec ses collègues. En fait, enfant, j’avais une admiration pour… Patrick Raynal, l’inventeur de la famille Berlodiot, le conteur vierzonnais à l’accent berrichon.
Ma mère m’achetait tous ses disques et je connaissais ses histoires par cœur. Alors, je me donnais en spectacle, au rayon boucherie, sans oublier de tendre la main à la fin. Monoprix… Ma mère et moi y faisons les courses, le lait qu’elle faisait bouillir dans la casserole avec un anti-monte lait en porcelaine que mon frère avait ramené de chez Taillemite, la manufacture de porcelaine où il avait travaillé un temps. Monoprix et son rayon disques. Et combien de bavardages, de visages connus.
La grande épicerie du centre-ville. La famille, en quelque sorte. C’est là aussi que j’ai travaillé pour la première fois : Caddie-boy. Je rangeais les chariots. Et pour salaire, le directeur m’offrit un Walkman.Puis, main dans la main, ma mère et moi rentrions par le même chemin balisé, ce ruban de bitume rouge, le passe piéton, la rue du Champ-Anet, la promesse d’une autre balade, le bruissement de la ville, sa rumeur solaire, son insouciance également qui plus tard, remplira mes samedis après-midi de pré-ados et d’ados, dans des bistros désormais entrés au musée des monuments disparus.