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    Parle à mon verre, ma vigne est malade

    Même le chapeau de paille grésillait comme un feu de sarments. Il semblait si fragile face à la brutalité de la chaleur, un mince rempart contre les attaques du soleil liquide, sirop brûlant comme la lave.

    Jean résistait pourtant du mieux qu'il pouvait, la sueur baignait ses yeux et irriguait son front, une crue saignait dans le lit de ses rides. Il avait apporté un petit siège, mince tuteur pour celui qui fut le patron de ce territoire, le vigneron auréolé de gloire et de fierté, de passion et de goût. Il ne venait plus souvent, ici, la tristesse lui faisait plus de mal que la vieillesse, il savait trop que vieillir c'est mûrir, sauf que ce qui vaut pour le vin ne vaut pas toujours pour celui qui le créé.

    N'empêche, son corps noueux était aussi sec que les vestiges de ceps qu'il ourlait du regard, qu'il berçait de ses souvenirs, ces vendanges de mémoire généreuses qu'il peinait de plus en plus à ramener à la surface. De loin, sa silhouette semblait céder sous le poids des degrès, pied de vigne humain dans l'aridité de son ancien domaine, aussi ratatiné que les vestiges du sauvignon qu'il chérissait de saisons en saisons.

    Jean avait apporté un verre, ce beau verre de dégustation qu'il comptait léguer, un jour, à ses descendants, comme la preuve irréfutable qu'un autre monde, ici, avait été possible.

    Il avait sorti aussi, l'une de ses rares bouteilles de Sucellus, ce trésor mordoré qu'il gardait tel un secret chuchoté de bouche à bouche. Il extirpa d'où ne sait où, le troisième objet de cette scène cultissime, le tire-bouchon, dont le manche lustré brillait comme une pépite.

    Seul, entièrement seul, dans son champ de ruines, Jean en oublia de déplier son siège, il ouvrit sa bouteille, sur ses deux jambes, dans une verticalité lancée tel un défi . Ce seul effort lui valut une rupture des digues de sa sueur sur son visage gris. Il aurait plu, il n'aurait pas été moins trempé, mais la pluie, ces temps ci, était une perle rare, un voeu pieu, une idée lointaine des sanglots des nuages.

    Jean offrait à l'univers, le spectacle ralenti d'une habitude oubliée, les pieds sur le sol durcit par le martèlement de la chaleur, il pourrait mourir, sans s'en apercevoir, en se laissant juste happer doucement par la force du soleil, et ne plus vouloir en ressortir vivant. Le Sucellus, dans le verre, était d'une arrogance singulière, seul liquide encore debout dans ce lieu enflammé, toisant l'humidité lointaine de son parfum unique.

    Ses lèvres abîmées s'approchèrent du bord du verre qu'il pencha comme on ouvre un livre exceptionnel. Il n'était plus question d'avant, ni d'après, juste de l'instant irréprochable que la volonté de Jean conjuguait au possible. Face à lui, des squelettes de bois émergeaient d'un vaste cimetière improvisé, ses mains se souvinrent des caresses des feuilles, de la rotondité fragile des fruits, de cet espace de solitude, au petit matin, entre lui et ses vignes, du jour qui enflait sur le Poirier-Cochon, cette énergie qui roulait dans ses veines.

    Au-dessus de lui, le volcan enrageait, jetant sur ses terres calcinées, tout le feu à sa disposition, roulant ses vagues d'acier liquoreux sur cette immense plage aride qu'était devenue sa propriété. Il but une lente gorgée, porta le verre à son front, tendit ensuite le cou et offrit son visage aux catapultes sans scrupule du soleil devenu féroce.

    Son chapeau de paille avait démissionné, il n'empêchait plus les coups de plus en plus durs de le frapper au crâne, de transpercer sa tête et d'inoculer, directement dans son cerveau, ce mélange d'acide et de jus de forge.

    Il tapissa sa gorge d'une nouvelle averse de vin, ferma les yeux, étendit son sourire comme on le faisait du linge sur le fil d'avant. Rien n'était plus déterminant à l'instant que les sensations terrestres qui traversaient son corps. Pourtant, la foudre de la chaleur lui enfonçait ses pieux dans la peau, dans le ventre, dans les cuisses. Partout où il posait ses yeux, des mognons noircis sortaient de terre comme des morts-vivants auraient eu l'envie de braver la lumière meurtrière.

    Il se resservit, cala la bouteille comme il put, il but, avec cette gourmandise jamais perdue, toujours vive, elle semblait dormir mais toujours aux aguets. Jean jeta sa tête en arrière, avala le contenu de son verre et resta quelques secondes dans cette position, statue de chair sur du papier trop sec.

    Un cri gutural bouscula la chaleur, il n'était plus que sueur, plaie, douleur, il n'était plus un homme, juste un reste, la partie solide d'un corps, une fois toute l'eau envolée. Il brisa son verre sur le sol, renversa la bouteille, le vin courut comme s'il avait eu des jambes, il ne s'enfonçait pas, il fuyait, sans se retourner, vipère aqueuse au-dessus des cailloux.

    Jean pleurait des larmes sèches, des grains de sel qui écorchaient ses joues. Il sentait pourtant le vin habiter son ventre, nager dans ses tripes, le clouer au sol pour qu'il ne s'envole pas. C'était ses derniers mots, sa dernière communion avec les éléments, il n'en avait pas fini avec les éléments qui constituaient sa vie.

    Sous son chapeau de paille, le feu avait conquis d'autres terres que celles où ses pieds se consumaient. Tout était vide ici, tout sauf lui, comme une preuve, mais à quoi donc servaient les preuves qu'il apportait à ce vaste cadavre ? Qui cherchait encore les assassins ? Qui se souciaient qu'ils couraient encore ? Qui avait entretenu les braises avec autant de conscience sur les risques ?

    Jean s'affaissa, en tombant, un morceau du verre brisé fit couler son sang, dernière liquidité sur cette surface imperméable. Comme le vin précédent, le sang courut aussi vers la pente légère. De loin, sous son chapeau de paille, le corps de Jean se confondit avec les ruines de ses vignes, souffle indistinct dans ce paysage écroulé.

    Un éclat brilla plus fort que la nature de l'éclat, dans ce vaste espace de désastre. Certains crurent qu'il s'agissait de la dernière lueur de son regard mais tout le monde sut intimement que la bouteille avait reflété les rayons d'une mort profonde.

    La légende raconte que le vin du verre brisé continue de courir, devant le filet de sang, sur la terre du domaine, désormais impénétrable.


    Le chien court avenue d'Antrioche qui se jette, à pleine bouche, dans la mer. La nuit suinte encore la sévère chaleur du jour. Tu viens d'obliquer sous ton drap léger. Tu enfonces sous tes paupières la brutalité de ta fatigue jusqu'au désir de dormir longtemps, lourdement, pendant cette nuit de garde, constellée d'incertitudes.

    Le chien court avenue d'Antioche.

    La truffe dressée dans l'heure tardive. Entre la lune qui veille ceux que le sommeil déserte et la lune qui recouvre ceux que le sommeil harasse. Tes seins hérissent l'absurde nudité de ta solitude. Et mes pas, même doubles, sur la route fumante des degrés Celsius en trop, peinent à suivre la marche de l'animal devenu d'un coup sans compagnie. Je cherche une histoire à sécher sur l'estran. Embarcation de mots prête à prendre la marée. Le néant. Encore un jour sans rien, un jour sec et grillé sous le soleil infernal. A chercher le sens des courants capables d'irriguer mes frissons vers une hypothétique fraîcheur humaine.

    Le chien court avenue d'Antioche.

    Le nez collé à l'esprit du bitume. Stupidité mécanique rythmée par son instinct. Ton souffle, je le sens voler sur mon torse, sur mes lèvres, sur mes doigts, sur ces parties de moi que ta bouche régale. Je ne sais pas que le bonheur, aussi, se cristallise sur des parois improbables, sur la surface du sommeil, de l'aube, du silence à peine habité. Derrière le rideau de la nuit, mes yeux ouverts comme des trappes, cherchent toujours à décomposer la formule chimique de l'obscurité. Tu m'as dit détester ton biper dans la nuit. Ce hurlement soudain t'arrache des sueurs, te griffe la peau embuée de tranquillité. Cri strident, appel à la peur, risque à courir.

    Le chien court avenue d'Antioche.

    Je traîne, aveugle, ma vie barbouillée vers tes bras, vers ta peau qui dompte avec élasticité mes exercices de style. Je me trouve beau face à tes rires, face à ces compliments dont tu me distingues. Tu souris, tu dors, tu souris en dormant, d'une tendresse frappante. Je ne sais pas ces détails livresques de ton intimité. Je ne sais pas tout.

    Le chien court gaiement avenue d'Antioche.

    Tu m'as dit, cette nuit-là, avoir curieusement aimé la sonnerie de ton biper. Tu as entendu comme la musique d'une échéance. Une étrange douceur encercler ton habituelle angoisse. Une lueur sans besoin d'explication. Je regarde le ciel avec des rides aux yeux et de la pluie dedans. L'eau glisse toujours rapidement sur la terre sèche. J'ai surtout peur d'avoir trop peur en vol. Mes mains battent l'air d'un stupide scénario. Tu baignes dans ton lit, pour quelques minutes encore. Jamais je n'aurais pensé caresser ta géo-politique avec des gestes pointillés sur tes frontières mouvantes. J'habite tes continents comme dans des chambres d'hôtel avec ce même étonnement d'être ici et partout.

    Le chien court avenue d'Antioche.

    Avec une obstination délibérée à s'éloigner de sa seule autorité en l'occurrence moi. J'attends en vain un réflexe particulier pour me croire pareil à tous les autres, ou du moins à une grande majorité. C'est-à-dire habiter d'une autre qui n'a pas encore tes traits mais dont je ressens la fiction comme une approche acceptable de la réalité. Je ne sais vraiment rien de rien. Tu viens de repousser le drap à la hauteur de ton ventre. Je suis fasciné par son attraction. Ta main s'y est posée comme une aile. Je pose la mienne avec la précaution du secret. Dans quelques minutes, ton biper t'attachera à la terre ferme.

    Le chien court avenue d'Antioche.

    Dans le silence stupide d'une nuit remplie d'arrière pensées. Je suis derrière, le coeur battant, pressentiment fragile du drame à venir. Il y a un virage, une voiture, un chien courant avenue d'Antioche et combien de possibilités mathématiques pour que ces trois éléments se percutent en même temps ? Ton biper dresse ton corps nu. Je t'aime ainsi. Quand ma bouche contacte ta peau humide, de l'oreille à ton cou, du cou à tes seins, de tes seins au reste de la galaxie.

    Le chien ne cour plus avenue d'Antioche.

    Mais la voiture perce la brutalité de la nuit sans avoir ralenti. Tes yeux savent les miens, gourmands au bord, amoureux au centre, tristes au fond. Je me mets à courir vers la mer meurtrière. La route digère déjà une ombre massive, sans oscillation visible. Les matières inertes sont sans pitié entre elles.

    Je cours avenue d'Antioche essoufflé de désespoir.

    Ton biper tue finalement ton sommeil. Il te plonge dans la lumière de ton appartement. Exposée à l'évidence du jour à venir. Je suis seul avec mon chien et son doute de vie dans les poils.

    Je ne peux plus courir avenue d'Antioche.

    Mes bras sont lourds d'une vie trop légère. J'aime tes bras autour de moi. C'est une certitude d'existence. Et tes mots à tête chercheuse scrute mon plaisir à la façon d'une science.

    Mon chien sent déjà la mort mouillée avenue d'Antioche. Je te vois poser ton corps amant contre mon corps grossier.

    Le chien ne court plus avenue d'Antioche.

    Mais la mer ne s'est pas arrêtée pour autant. Tu m'accueille avec mon regard affolé, ma tête d'insomniaque et mon paquet de chien déjà timbré pour la mort. Je le pose comme à tes pieds, offrande inutile pour le reste de la vie à venir. Nos regards comprennent avant notre conscience respective l'étendue de ce voile qui nous recompose. Je ne murmure rien. Je soupire juste le cubage du drame. Comme si je retirais l'existence à mon existence. Nous sommes de chaque côté de la bête.

    Tu me souris quand même. C'est plus fort que toi. Je te réponds, c'est crucial pour moi. Le chien nous quitte. Sans forcer la souffrance dont il se débarrasse pour courir plus vite avenue d'Antioche, probablement, ou sur d'autres avenues moins fréquentées. J'entends ta voix humaine au-delà de l'au-delà animal. Tu me demande son nom. Il s’appelle Hasard. Tu ne me crois toujours pas. C'est pourtant vrai.

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