Il n'y a plus de pierre
Ca y est. Ca devait arriver. Il n’y a plus de pierre depuis ce matin. J’ai consommé la dernière comme l’exige ma tâche. Tous mes compagnons, comme moi, doivent se résoudre, chaque matin, aux ordres instillés comme une dose fatale de rouille dans nos articulations, sur l’écran plasma incrusté dans le mur, face à nos lits. La douloureuse vérité du quotidien se solde par une irrépressible envie de comprendre chacun de nos actes et chacun de nos gestes.
Les pierres arrivent par wagons. Elles sont déversées dans des bennes transparentes et résistantes aux chocs les plus violents. De là, des bennes plus petites prennent le relais pour le transport des pierres. Un jeu monotone de récipients gigognes forment une chaîne incolore jusqu’au broyeur.
Ma tâche est simple et invariable : elle consiste à vérifier que les pierres s’engouffrent correctement entre les mâchoires d’un pilon étrangement silencieux. De toutes les manières possibles, les pierres cèdent leur arrogante dureté à la technologie humaine. Depuis des années, ce même travail me mène inexorablement aux mêmes questions qui se cognent aux parois élastiques de mon crâne.
Les pierres broyées suivent ensuite un chemin que j’ignore pour une destination rigoureusement inconnue et une utilité franchement mystérieuse. De lourds wagons démesurés stationnent au bout de la chaîne et disparaissent dans les courbes d’une voie ferrée au métrage différent de toutes les autres voies classiques.
Les convois mesurent plusieurs kilomètres, tirés par des locomotives hyper puissantes. Des machines hideuses et monumentales dont les ombres plongent le sol dans une obscurité surréaliste. Personne n’a encore aperçu un conducteur, à croire qu’il n’y en a pas. Quand la machine se met en route, une montagne entière allume ses moteurs, chauffe sa mécanique et crache ses efforts colossaux à tracter, sans la moindre sueur, les millions de tonnes de poudre et de liquide de pierre que les wagons contiennent.
Le soir, quand j’ai débité mes heures légales de travail dans ma vie sans couleur, je me promène dans le halo rougeâtre des lumières de la gare. Je parcours la raideur froide des voies qui s’enfoncent dans la nuit comme une traînée de ferraille dans le fourreau de l’inconnu. Curieusement, le long des voies spéciales aucune poussière de pierre n’est visible. D’autres lumières, orangées celles-ci, jaunes pour d’autres plus loin, blanches pour les dernières, fragmentent le chemin du convoi. Les différentes couleurs semblent indiquer les paliers de vitesse que le convoi doit atteindre à la bonne mobilité du Tout.
La dernière pierre est morte en sable. Le silence s’est fait plus dur que le bruit des machines, le ratissage incessant des tapis roulants, le cognement des bennes, l’arrivée des camions, le cycle inaltérable de la chaîne. A la dernière pierre, comme attendant l’instant crucial d’une autre vision du monde, la machine s’est tue. Sans arrière pensée.
De loin en loin, la pierre broyée a suivi le cheminement traditionnel des autres pierres jusqu’à s’évanouir dans l’incertitude de nos convictions : où va-t-elle ? Surpris par cette crue silencieuse, nos gestes trop habitués à se succéder à eux-mêmes ont déplié cette longue habitude des choses dans la désormais habitude absence de bruit. Planté sur leurs jambes incertaines, les ouvriers, les machinistes, les manutentionnaires, les régleurs, tout un ballet humain inscrit aux ordres de la machine, s’est lentement vidé de ses évidences antérieures, de ses tâches ordonnées jusqu’à la dernière goutte.
L’écran plasma, greffé au mur de l’entrée, s’est mis à crépiter, dans une valse douce, à l’inverse des images vives et des messages agressifs qui nous arrivaient comme des claques. Cinq lettres en relief se mirent à clignoter : B.R.A.V.O. C’est ce qui était écrit, en alternance avec cinq autres lettres : M.E.R.CI.
Quand la mangeuse de pierres, c’est ainsi que nous la nommions, s’est mise en route, il y a dix ans, je travaillais dans la vie civile, comme menuisier ébéniste, dans un atelier confortable en ville. A mes heures perdues, je transformais le bois pour mes créations personnelles, modestement artistiques mais noblement ajourées. J’avais appris mon métier dans l’atelier d’un ébéniste, compagnon du Tour de France qui m’aimait comme son fils, me hurlait dessus comme un apprenti, me snobait parfois comme un étranger et me désigna, pour finir, comme son digne héritier.
En dehors du trésor de ses mains qu’il fit glisser dans les miennes, il me laissa un pécule confortable avec, pour ordre, de ne consacrer cet argent qu’au confort de mon futur travail. Ce que je fis pour transformer son vieil atelier de Gépetto. Un jour de juin, dans la franche rigolade d’une journée gorgée de soleil, le monde dans lequel je vivais, changea brutalement de cours. En vingt sept jours, le broyeur fut construit, à la sortie de la ville.
Des réunions se succédèrent, avec des groupes d’habitants, dans un calme inquiétant. Nous aurions préféré une panique générale à ce contresens étouffant. Sur les ordres d’un obscur Comité de Survie, nous reçûmes, quelques jours avant l’ouverture de l’Usine, une réquisition sans appel et une affectation précise, plan à l’appui, pour piloter une machine dont le mode d’emploi était très simple. La hiérarchie n’était composée d’aucun visage.
Un ballet identifié du signe C.S (Comité de Survie) tissa sa toile dans la maison de chaque personne affectée pour installer l’écran plasma. Puis, plus jamais nous ne vîmes qui que ce soit, si ce n’est nous-mêmes dans l’immense structure de l’Usine. Est-ce la crainte d’un conflit imminent, d’une catastrophe toute proche qui retint toute idée de contestation ou l’étrange breuvage jaunâtre et agréable au goût que l’on nous obligeait à avaler, chaque matin, au pied de nos machines ?
Très vite, nous vîmes arriver les premières pierres, et des pierres, et des pierres encore. Et ces convois disproportionnés faisaient trembler le socle de nos certitudes et la base de nos individualités. Au bout de six mois, les confortables payes et les glorieux avantages dont nous bénéficiions avaient fini de polir nos moindres échardes de contestation. Nous vivions dans un confort dénudé d’ennui. La vie repositionnée pour partir de plus belle. Jamais, en dix ans, nous ne sûmes la raison fondamentale de notre travail. Jusqu’à l’autre soir.
J’avais changé de métier abandonnant l’atelier à la poussière. Ma vie n’avait pas changé tant que ça. La vaste Usine et l’impressionnante infrastructure ferrée qui s’évanouissait dans notre ignorance étaient les deux seuls éléments caractéristiques de ce bouleversement indéfini. La télévision distillait des informations, des émissions, des films comme avant. La presse écrivait sur tout, critiquait autant qu’avant mais jamais, jamais, aucun mot ne fut prononcé sur quoi que ce soit qui fut l’objectif de notre nouvelle condition par les autorités, les gardes officiels, les gouvernements, l’armée, les esprits libres.
A croire qu’un consensus universel avait scellé une paix particulière destinée à protéger ce qui nous arrivait de tout : plus de conflit dans le genou, plus de guerre dans la cuisse, plus de génocide dans le pied, plus d’occupation dans la cheville.
L’Usine était devenue l’environnement. Il y en avait d’autres, nous le savions. Combien, nous l’ignorions. A bien y réfléchir, qui aurait eu l’idée de demander pourquoi cet arbre était ici, pourquoi ce village là, pourquoi ce pont entre deux rives ? Pourquoi la vie ? Le silence profond avait imposé une évidence.
Dans les premiers jours de mon affectation, je ressentis de curieuses impressions : absence d’angoisse, de préjugés, d’idées reçues, de malaise et de mal être. Au regard des visages ouverts qui m’entouraient, je finis par conclure que je n’étais pas le seul. Les tâches étaient d’une incroyable simplicité et bien sûr ennuyeuses.
Mais l’habitude avait transformé tout cela en plaisir inconscient. Le travail était devenu un geste, un acte de vie, irréfléchi comme la respiration et la marche. Tant est si bien que tous les matins étaient à tous les matins identiques, sans un saute d’humeur nuisible à la traction de nos esprits et de nos corps. BRAVO, MERCI, BRAVO, MERCI : les mots clignotaient depuis dix minutes. Nous n’éprouvions aucun désir de bouger si ce n’est laisser nos bras retomber le long de nos corps comme des outils que l’on range.
L’Usine était impressionnante de silence. Elle semblait avoir creusé un vide dans l’occupation de la structure. Elle dépassait la hauteur d’un immeuble de vingt étages étendu sur la hauteur horizontale d’un immeuble de trente étages. Fascinant. Chacun de nous connaissait un bout de l’Usine mais personne n’en soupçonnait la finalité. Nous portions en nous la totalité de quelque chose d’indéfini. L’écran effaça les deux mots et nous nous attendions à remplir une autre tâche. Un bruit vint occuper la dictature du silence. Un bruit d’eau mais sans le velours mouillé. Un chuchotement plane, une longue note ouatée dont la vitesse est inaltérable.
Comme une chute, voilà, une chute d’air, un souffle qui roule. Nos regards collent à l’écran comme des ventouses. L’image s’écarte. La couleur est blonde, uniforme, souple et lisse. Le bruit devient une musique dont l’expérience est concluante. Lentement, l’harmonie suinte au-delà de l’écran qui s’éteint tout à coup. Dehors, il fait jour. Un jour blond qui coule à l’intérieur de l’Usine par les portes ouvertes. Je pense à sortir. Le son porte en lui la parfaite définition du son essentiel à nos oreilles.
Comme si nous respirions au-dedans de nous et qu’au plaisir de cette respiration s’ajoute celui du bruit qu’elle génère. Une fois dehors, le son ne varie pas. Depuis quelques minutes, il semble être réglé sur la bonne fréquence. C’est à la fois doux et facile d’accès, facilement traductible pour chacun. Humain. Utile. Il y a un sentiment d’aboutissement dans l’air comme si un robinet venait d’être ouvert au dessus de nos têtes sans l’idée récurrente que ce qu’il s’en échappe se perde quelque part.