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      Texte

    Le soleil soupirait

    Le soleil souriait. A moins qu’il n’ait plu. C’était mardi, je crois, ou jeudi. Un jeudi de mai, de mai ou de juin, à moins que ce fut en août. Le temps avait déjà des absences et, faute de dissiper les fumigènes qui recouvrait comme un drap, l’asphalte des trottoirs, je ne savais plus très bien où je marchais. A moins que je ne courais éperdument dans le jour cuisant, vers la nuit brute, noire d’encre, épaisse comme l’indissociable peur de mourir. Il y avait, dans l’air saturé, l’impensable fragilité de l’instant.

    J’étais ici, et d’un seul coup, un peu plus tard, un plus tard instantané même, j’étais sur le seuil d’un nouvel horizon, en proie à des pensées recourbées comme les hameçons de mon grand-père quand il m’emmenait à la pêche. C’est assez dingue la vitesse à laquelle circule une pensée, plus vite que la lumière et par association d’idées, dit-on, on se retrouve avec les images d’un vaste étang calme, silencieux, troublé par le frémissement des ailes d’une libellule qui se pose sur le bouchon et le fait tressaillir de légèreté. Au lieu de courir, comme les autres, dans une direction dictée par une frousse collective, je reste là, les bras ballants, face à la dureté des faits.

    Je sens qu’on me bouscule, qu’on m’insulte pour rester là, au milieu des choses, parce que je gêne et un flux de plus en plus fort, se déverse vers le bas de la rue, comme si la pente servait de catalyseur. Les cris qui tombent en se cassant sur le sol ne m’arrache même pas une grimace. J’ai un peu de sang dans la bouche, le sable du gaz sous les paupières, je pleure mais d’une aucune tristesse, juste d’un réflexe du corps. Il va se passer un événement , c’est certain, je l’entends galoper au fond de moi.

    L’imminence d’un drame, d’une fin, ou tout simplement, d’un long silence qu’il faudra incorporer à la recette de notre nouvelle condition. Les slogans sont plus en plus fermes, ils résonnent comme des détonations, ils montent et en redescendant, prennent une vitesse incroyable. J’ai perdu le sens de la rue, je dois habiter quelque part mais je ne sais plus trop où. Là-bas, entre la quatrième direction et le septième point cardinal. Ma combinaison me gratte la peau, la chaleur, la sueur, la mauvaise qualité du matériau, cette allergie récurrente aux fumigènes, cette envie pathologique de fermer les yeux pour dormir, alourdissent mon corps, le lestent d’une charge inhumaine.

    J’ai entendu, dans les hauts parleurs, que demain n’existait plus. Je ne sais pas comment c’est possible. Mais ils ont refusé de vacciner le temps à venir. Qui désormais, depuis tout à l’heure, ne viendra plus jamais. Le soleil souriait. A moins qu’il n’ait plu. C’était mardi, je crois, ou jeudi. Un jeudi de mai, de mai ou de juin, à moins que ce fut en août.


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