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      Texte

    L’homme qui s’est fait manger par son nombril

    Je n'avais pas remarqué, du moins pas avec une telle évidence. C'est vrai que, dans le miroir, mon regard à plusieurs reprises s'était surpris à détailler ce que je prenais jusqu'alors comme une anomalie, comme les corps qui vieillissent peuvent en charier. Un élement de plus dans la décrépitude physique à laquelle nous sommes tous contraints. Un matin, vous vous regardez de près, vous passez en revue vos bras, votre ventre, vos cuisses, vous n'avez comme point de comparaison, que les limites de votre mémoire mais vous devez bien reconnaître que votre corps n'a plus cette aura qui baignait dans la jeunesse.

    Sans être complètement décati, vous estimez votre taux de dégradation au dégré de dégoût que vous inspire vos abattis, votre peau qui flotte, vos tâches qui apparaissent comme des soleils moisis. C'est au milieu de cet inventaire que je l'ai vu. Avant de m'habiller, dans la moiteur de la salle de bains après la douche. Une fois mon tee-shirt baissé comme un rideau sur la scène, j'avais oublié ce que j'avais pu voir, du moins, je n'en avais éprouvé ni curiosité particulière, ni malaise d'origine vagal. Tout était rentré dans l'ordre des choses

    Or, dans l’immense silence de mon petit bureau, la scène qui avait occupé une partie du temps de ma matinée, est revenu à la surface, comme une bulle. Je me suis mis à regarder mon nombril pour confirmer ma première impression. Je me suis écouté et, d’ailleurs, je me suis écouté si fort que j’avais réussi à me convaincre de m’écouter toujours car mes paroles étaient si justes, mes paroles étaient si vraies, qu’il aurait été dommage, vraiment, que je ne les écoute pas.

    Dans l’immense bureau de mon petit silence, mon nombril s’est mis à me regarder. J’avais alors un œil au milieu du ventre qui me pénétrait au fond des yeux. Et je m’écoutais toujours parler car mon discours était si juste, mon discours était si vrai que j’aurais eu tort de ne pas me donner entièrement raison. Il emplissait la moindre parcelle de silence qui s’inclinait ainsi devant la majesté d’une vérité établie pour moi seul.

    Dans l’immense nombril de mon silence, j’ai regardé mon bureau. J’étais si imprégné par ma narration que je buvais chacune de mes certitudes. Du même coup, elles me permettaient de balayer tout ce dont je n’étais pas spur. Je m’apprenais par cœur pour me réciter plus tard, pour me répéter à jamais mes mots si justes, mes mots si bien assemblés les uns aux autres que l’harmonie n’existait pas en dehors de mes phrases.

    Dans le petit silence de mon nombril, seul dans mon bureau, je n’ai pas voulu me taire tant la justesse de mes propos avait pris possession de toute la fausseté de ce monde, dehors. C’était inéluctable. Depuis des années, je cherchais ailleurs, chez les autres, alors que je possédais tout au centre de moi.

    Mon immense nombril me regardait toujours au fond des yeux. Mes yeux continuaient de fixer mon nombril qui m’a soudain englouti, dans un silence étonnamment petit. Désormais, je ne suis plus qu’un petit nombril dans l’immense silence de mon bureau. Un nombril qui attend, sans douter, de devenir le centre du monde


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