Chaussures et trottoir
L'aube fripée levait tous ses doutes et rinçait la nuit comme un linge trop mouillé des scories sombres imprégnées dans les tissus. Le jour lavait à grande eau claire l'avenue lambrissée de silence où Jean-Jaurès avait laissé son nom sans y être venu. Les pavés clairs semblaient se soulever comme une poitrine sous l'effet de la respiration. Ce matin-là, mes pas sûrs d'eux transgressaient une certaine forme de liesse, comme une joie de vivre surprenante qui ne tenait à rien d'autre qu'au plaisir d'être ici, dans le bain de l'aube, à marcher vers un but.
Rien n'entamait ce frisson délicieux qui descend de nulle part et comme la foudre, passe par le haut de crâne et descend à la vitesse de la lumière l'entièreté du corps jusqu'au sol. Sa trace, palpable, vrillait en moi ses bienfaits comme un ressort organique imprégnée d'une lotion nouvelle et revigorante. C'est fou comme la joie de vivre peut suffire, parfois, à écarter de soi, tout fatalisme.
Jusqu'à ce que je les croise, un voile comme une légère couche de crasse sur une vitre, empêchait la lumière rasante d'embrigader mes dernières résistances. Ce fut fait, en un instant. Le trottoir de l'avenue Jaurès, dégagé de toute circulation piétonne superflue s'ouvrait comme un boulevard sous mes pieds. On peut y trouver de tout sur un trottoir, même l'inconcevable. Je les aies vues, de loin tâche sombre et incongrue. Leurs traits se sont noircis quand je suis arrivé à leurs hauteurs : une paire d'escarpins, sans autre ombre qu'eux-mêmes. Comme quittés à la hâte pour poursuivre, en silence, le chemin à poursuivre...
Comme si, là, d'un coup, les deux pieds s'étaient échappés du carcan de la nuit pour monter ailleurs, dans le bus de l'aube, dans une voiture matinale, pour traverser, pieds nus, l'histoire à écrire. Car il s'agissait bien d'une histoire, d'une Cendrillon moderne, hâtive et tendrement éparpillée qui se délitait, là, sur le trottoir de l'avenue Jaurès. Qui d'autre que moi a pu croiser cette paire d'escarpins qu'une mise en scène volontaire n'aurait pas mieux posé, dans une sorte de geste possédant sa propre logique, son propre environnement et sa propre mémoire ?
Un geste intelligent, gracieux, qui a le sens de l'abandon courtois. Les escarpins voulaient parler, mais ils ne le pouvaient pas. Qui d'autre que moi les a vus, admirés, interrogés, comme si, leur présence évidemment singulière, annonçait le théâtre d'une scène étrange. Comme si, les deux pieds qu'ils contenaient s'étaient libérés d'eux pour entrer dans la boulangerie voisine, ou pour poursuivre un chemin délicat, sur des pavés urbains.
Quelle folie ces escarpins, posés-là comme un message, une lettre d'adieu, ou encore un langage d'espoir. Le totem d'une liberté éprouvée car c'est un immense geste de liberté que de se séparer de ses chaussures et de marcher, pieds nus, où nos pas veulent nous perdre. C'est une fabuleuse transgresson que d'imaginer un corps s'exonérant de ses chaussures, là, sur le trottoir de l'avenue Jaurès, déchirant en passant le rideau de la nuit.
Il n'y avait aucune suspiscion particulière, aucune rage, aucune violence dans la disposition des escarpins. On aurait dit que sa propriétaire était partie vers le haut, comme aspirée, laissant là, l'enveloppe résiduelle d'un voyage qui ne se faisait pas à pied. Comme si, les chaussures devenus accessoires inutiles, chantaient la nouvelle façon pour elle, elle, celle qui fut dans ces escarpins, sa nouvelle façon d'apréhender un voyage inédit. Car si les chaussures avaient été ejéctées avec rage, précipitation, violence, elles ne seraient pas disposées, ainsi, dans un calme relatif, dans un espace aussi restreint. Comme sculptés dans l'air. Au milieu du trottoir de l'avenue Jaurès.
Faut-il être étourdie, pressée, faut-il avoir envie de laisser sur place ses propres escarpins pour fuir on ne sait quelle réalité, pour susciter on ne sait quel scénario. On serait presque gêné devant l'évidence de ces escarpins, posés, là, comme une sollicitation intime à s'interroger sur leur sort. En l'espace d'un instant, toute une mécanique s'est mise en marche et je n'ai pas pu m'empêcher de m'arrêter, de regarder, de comprendre ce qui avait amené cette paire d'escarpins au milieu de ce trottoir.
Mes pas, sûrs d'eux, l'étaient beaucoup moins. Et le but inscrit dans l'aube, moins évident. Il fallait peut-être cette paire de chaussures-là pour comprendre une chose : la linéarité de mon but, ce matin-là, s'était fracassé contre une simple paire de talons inconnus, mais si vivants, si étonnament vivants qu'ils en étaient suspects. Quelle Cendrillon affrabchie avait osé perdre ses deux chaussures pour que jamais le prince charmant ne la retrouve ? Pour que jamais il ne puisse tenter de la retrouver.
On l'imagine fuyant dans le jour sale, qui n'est plus la nuit et pas encore le vrai jour, courir sans se retourner vers une fissure de liberté, dans l'espace-temps, et s'y engouffrer pour ne jamais revenir dans la réalité du moment. Ces escarpins disaient tout cela, comme une envie folle d'être libre au-delà de tous soupçons. Après avoir épuisé toutes le shypothèses à leurs sujets, je suis reparti. Le jour plus sûr de lui que lorsque je me suis arrêté.
Combien de temps ai-je gambergé sur ce ce trottoir ? Lorsque je suis repassé, des heures plus tard, un malhabile avait poussé les chaussures contre le mur, brisant la grâce de leur disposition insolite. Ils ne disaient plus rien, qu'une paire de détritus qui finiront au fond d'une poubelle. Cendrillon avait définitivement oeuvré pour que l'on perde sa trace. Un prince charmant fumait une clope sur le trottoir d'en face... Résigné.