L'extrême condition du lecteur
"Je les veux tous !"
La phrase s'inscruste dans tous les murs en même temps. Comme une balle qui irait de place en place. L'homme est solide sur ses jambes et deux flingues prolongent ses bras, comme une fourmi géante. "Je les veux tous", dit-il distinctement. Sans l'once d'une trace se sueur au front, ni d'une hésitation dans son filet de voix. Tout Goncourt, chez lui, à en faire une bête de précision et de sang-froid. Son visage quadrille le territoire de sa détermination.
Bordel, c'est un roman ce mec. Et son déguisement, un vrai thriller. C'est une bibliothèque de genres à lui tout seul. Dans la librairie, personne ne bronche. L'air même a cessé de respirer. "Je les veux tous", dit-il une troisième fois, sur la même ton que la première et la deuxième. Comme si, au bout d'un interrupteur sollicité, la phrase jaillissait, en boîte de monologue.
Il est immobile, dans sa posture de combat. Autour de lui, il paralyse tout. Le livre ouvert reste ouvert. Le postillon en suspension aussi. Tout se fige, tout se durcit, tout devient détail flamboyant. Pourtant, l'heure n'est pas au romantisme. Ni à l'autofiction. Ce mec-là, pense une lectrice, statufiée sur place, me dit quelque chose. En un temps très court que seul le cerveau peut quantifier, elle retrouve page 56 du roman de Fred Estoy, la même scène figeante : une librairie, un homme menaçant, des clients menacés. Faut-il qu'elle ai lu ce bouquin pour se dire, "bon sang, j'ai déjà vécu cette scène quelque part".
Elle sait ce qu'il veut, mais sa bouche ne peut rien dire. Sa langue est en ciment, son ventre en béton, ses yeux exhorbités cherchent à reprendre leur place. Sa main, dans l'air, est un oiseau pris dans les glaces d'un roman de science-fiction. Elle pourrait s'extraire de cette immobilité mais elle ne le veut pas. Elle veut rester ainsi, saisie, glacée, surprise dans son élan. Peut-être, pense-t-elle, deviendra-t-elle invisible.
Bien sûr, elle parle dans sa tête à la vitesse de la lumière. L'homme bat des paupières et dans ce battement, un milliard de pensées traversent celle qui l'a reconnu. Fred Estoy est un auteur américain, peu distribué en France. Quelques librairies seulement, très spécialisés, le proposent. Du coup, en feuilletant son roman, elle lit quelques lignes, c'est assez pour être séduite. Elle achète le livre, avec deux autres. Franchit la boutique, se retrouve chez elle. Et elle lit. C'était il y a environ six mois, pas plus. Et la voilà face à l'homme comme sortit du roman. Pour la quatrième fois, elle sent que c'est la dernière, répète : "je les veux tous". Le libraire, les doigts dans sa caisse enregistreuse, ne comprend pas le sens du message.
Quatre fois, pourtant, ce doit être clair. L'homme a choisi une librairie, pas une magasin de surgelés. Ni une bijouterie. Une librairie, merde, ça veut dire ce que ça veut dire ! Le libraire, Henri, qui veut céder sa boutique à un plus jeune en le formant avant aux secrets du métier, commence à rassembler les billets et la monnaie. Mais l'homme dont le buste pivote sans que les jambes ne bougent, stoppe le libraire dans son élan. "Je ne veux pas d'argent". Là, tout est plus dur que dur. La jeune fille, qui a lu Fred Astoy, Paulène, 26 ans, sent l'étrange faculté du désir se répandre dans son sang. Le désir d'intervenir comme le ferait une héroïne pour sauver des gens, des enfants, une humanité. Mais avec moins d'ambition tout de même. Elle se trouve près de son oeil gauche, dans le champ de vision qui ne permet aucune trahison possible.
"Il veut les livres", dit-elle. C'est sorti tout seul, d'un jet. Une chaleur volcanique se répand dans ses organes mous, descend dans ses jambes, pénètre dans ses bras, monte à ses joues. L'homme, 47 ans, 1m76, estime sa fiche antropométrique, ne cille pas. Il approuve d'un geste de tête comme si Paulène était sa complice. Le libraire s'ébroue comme un cheval. Du coup, la librairie se détend un peu même si les flingues, dans l'air, rappellent la menace directe. Mais peut-on tuer pour des livres ? A cette question, aucun des clients, ni Henri, ni Paulène, ni les autres, ne veulent répondre à la question.
Dans leur peur feutrée, ils savent qu'on peut tuer pour un livre, alors pour 589... L'homme va parler. Paulène sait que ce sera court mais pesant. Il va parler, ensuite il va attendre. Son buste pivotera encore et son regard suivra le libraire. "Vas fermer la porte à clef". La suite se déroule comme vous venez de le lire. Maintenant, le huis clos est total. C'est entre l'homme et les clients, une quinzaine. Ils n'ont toujours pas bougé. Certains ont un livre à la main, d'autres un porte-monnaie.
D'autres rien. A ce stade du récit, Paulène sait ce qui va se passer. Elle sait parce qu'elle l'a lu et l'homme qui la mence indirectement de ses armes l'a lu aussi. Il sait que cette complicité intellectuelle va lui faciliter la tâche et, sans le savoir, elle va anticiper les gestes, les paroles. 589 livres à réunir.... "Mais ça va prendre du temps", dit le libraire apeuré. "Et puis, je ne les ais pas tous." Paulène serre des dents, serre des lèvres, serre des poings. Elle sait, évidemment, que l'homme n'aura jamais les 589 livres de la rentrée littéraire.
Elle sait aussi qu'il repartira avec une dizaine d'ouvrages, tout au plus, triés sur le volet, placés avec une précaution infinie dans un sac en toile bleue. Elle sait, Paulène, que chacun s'en sortira, que le libraire ouvrira la porte, que l'homme aux armes partira dans les rues. Pour aller ailleurs. Faire la même demande. Paulène sait encore que cette intrusion violente, violente dans le principe de la menace, occupera les journaux télévisés, les chaînes d'infos pendant deux jours. Elle voit le générique de fin : pas de mort, pas de sang versé, une rédition, et une enigme. Car des semaines plus tard, des mois plus tard, l'homme claquemuré dans son silence, ne sortira rien de plus que les phrases énoncées dans la librairie.
Paulène sent la stupeur l'envahir. Comme si elle lisait avec une netteté surnaturelle dans le futur. L'homme n'aura jamais les 589 romans de la rentrée littéraire. Toutefois, en prison, il aura tous les livres qu'il veut, envoyés de partout par des gens complaisants qui auraient souhaité que les les flingues n'existent pas, mais, dans ce monde-ci, ils s'achètent comme des livres, se repassent comme des livres, s'utilisent comme des livres. Alors, un braqueur de livres ne peut aps être un homme cent pour cent mauvais.
Paulène voit l'homme bouger. Elle sait qu'il va partir, que la librairie va soupirer, d'un long soupir de larmes, de rires et de stupéfaction. Paulène voit le bout du roman de Fred Astoy. Pendant que l'homme prend la porte de la librairie pour ailleurs, elle sait que l'an prochain, elle sera de la rentrée littéraire, sous le titre : "L'homme qui voulait braquer 589 romans." Car il fallait une plume pour le raconter. L'homme en prison en recevra d'ailleurs un exemplaire dédicacé.