"A l'heure de ces dérives",
par Laurent Aucher, sociologue

Lorsque j’étais enfant, durant la décennie 1970, deux journaux locaux se disputaient le lectorat vierzonnais, Le Berry républicain, comme aujourd’hui, et La Nouvelle république du Centre-Ouest, dont l’édition du Cher a disparu il y a quelques années. La gendarmerie de Vierzon, dans laquelle mon père était affecté, offrait gratuitement aux militaires qui le souhaitaient un exemplaire de l’un de ces deux titres.
Mon père avait une prédilection pour « la NR » qu’il ramenait tous les jours du bureau vers midi lorsqu’il rentrait manger. En plus de ce quotidien, mes parents étaient grands amateurs de presse magazine. Très tôt, j’ai le souvenir d’avoir disposé de leur part d’un argent de poche pour, entre autres choses, pouvoir acheter mes propres titres. Autrement dit, j’ai grandi dans un milieu familial où la presse écrite était très présente.
Ainsi, lorsque j’ai été admis en seconde générale au lycée Henri-Brisson, j’ai commencé à lire Libération, acheté dans l’ancienne Maison de la presse située à l’époque place Gabriel-Péri. J’ai gardé ce goût pour la lecture de la presse écrite. De sorte que, en plus de ma fréquentation de titres en ligne, je continue a minima à acheter chaque jour au moins un quotidien national (Libération, auquel je suis redevenu fidèle après le départ de Laurent Joffrin, chantre, à mon goût, d’une vision trop libérale économique), sans compter la lecture des versions « papier » de L’Humanité, du Monde et du BR par d’autres moyens d’accès. Je suis donc ce que l’on peut appeler un « lecteur compulsif » dont la lecture des journaux et magazines ne se limite pas à celle des articles de fond, liés ou non à l’actualité immédiate.
En dehors des pages « sport » du Berry républicain, je crois en effet pouvoir dire que tout m’intéresse. « Bien informés, selon une expression traditionnellement attribuée au démographe et économiste Alfred Sauvy, les hommes sont des citoyens, mal informés, ils deviennent des sujets. » Cette lecture m’aide à prendre la distance nécessaire, surtout lorsque l’actualité prend une tournure crasse, comme ces derniers jours à Vierzon.
À l’heure où résonnent encore les propos de Jean-Philippe Tanguy, député de la Somme et président délégué du groupe Rassemblement national à l’Assemblée nationale, tenus lors du meeting organisé le 19 septembre au théâtre municipal de Vierzon, où celui-ci a repris la formule « Le travail rend libre » (dont la traduction allemande « Arbeit macht frei » était inscrite au-dessus de la porte d’entrée du camp d’Auschwitz) ;
À l’heure où, en réaction, sur une page Facebook, Yannick Le Roux, le maire de Vierzon, n’a pas trouvé mieux que de commenter, sans aucune distance critique, je cite : « Il fait simplement référence à l’idée que le travail est facteur d’émancipation, de dignité et d’autonomie ! Vous êtes en boucle sur des références qui ne sont DÉFINITIVEMENT pas les nôtres. J’ai grandi avec lui chez DLF : nous sommes des gaullistes patriotes. Point. » ;
À l’heure où un de ses soutiens s’en est ensuite pris à un élu municipal d’opposition apparenté au PCF, là aussi sur les réseaux sociaux (notons que, au moment où j’écris ces lignes, les propos en question n’ont toujours pas été condamnés par M. Le Roux) : « Toi le bougnouille de service de l’opposition LFI vous avez fait quoi avec l’alcoolique de député vous avez été viré par les vierzonnais au suffrage universel allez faire foutre bandes de nazis » ;
À l’heure de ces dérives, il m’a semblé pertinent de partager le texte suivant, écrit par André Jehl. Paru l’année dernière dans la rubrique « Courrier » du quotidien L’Humanité, il s’intitule « Les leçons d’empathie de quatre humanistes ». Il est reproduit ici dans son intégralité : « ‘‘Parce que c’était lui, parce que c’était moi.ˮ Cette citation de Montaigne donne l’occasion aux lecteurs des Essais de découvrir son alter ego, Étienne de La Boétie. ‘‘À Léon Werth quand il était petit garçon.ˮ
La dédicace du conte Le Petit Prince permet de faire la connaissance d’un complice discret d’Antoine de Saint-Exupéry. Cet ami juif, en danger dans la France de Pétain, est aussi en filigrane dans Lettre à un otage. Étienne et Léon gagnent à être connus. Le premier, avec le Discours de la servitude volontaire, traite de l’exploitation et de l’humiliation des dominés, mais aussi de la lâcheté ou complaisance envers les puissants.
Quant au second, il aspire à l’indépendance d’esprit, à une éthique récusant la tyrannie que nous infligent certains médias et gouvernements, au refus de se soumettre aux diktats idéologiques ou économiques. Aujourd’hui, en 2025, des hommes, des femmes, des enfants sont persécutés en Iran, en Afghanistan, en Palestine, en Ukraine et dans bien d’autres régions du monde. Des menaces pour les libertés et la paix fleurissent en Amérique et germent en Europe... Hier, Saint-Exupéry et Werth vivaient dans un environnement génocidaire qui ressurgit ici et là. Avant-hier, en 1572, alors que La Boétie était mort depuis neuf ans, Montaigne côtoyait les massacreurs fanatisés de la Saint-Barthélemy.
Ces quatre humanistes ont su déjouer les pièges du despotisme, du racisme, de la brutalité et de l’intolérance. Ils nous apprennent à refuser l’uniformité, à s’indigner, résister, mais aussi à transcender nos préjugés, comme le disait Antoine, s’adressant à Léon : ‘‘Si je diffère de toi, loin de te léser, je t’augmente.ˮ
Belle définition de l’empathie. Elle doit nous guider, comme un phare dans l’obscurité.