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    Laurent Aucher

    Elevons le débat avec Laurent Aucher, Maître de conférences HDR en sociologie à l'université d'Orléans, chercheur en CEDETE et memble de l'AISL, qui nous a fait parvenir ce texte 


    L'annonce, ce jour (2 août 2026), dans Le Monde, du décès de Marcel Cohen n'est pas seulement celle d'un homme, foudroyé dans sa chair par le drame de la Shoah, elle est également celle d'un grand écrivain français, dont l'une des caractéristiques essentielles de l'œuvre repose sur l'importance accordée aux faits et aux détails 

    Cette importance portée au presque rien, à l'infime, s'inscrit dans une tradition littéraire ancienne et profonde, déjà présente en effet chez les poètes de l'Antiquité comme Hésiode, l'auteur des Travaux et des Jours

    Chez Marcel Cohen, cet attachement aux détails constitue une modalité d'accès à un phénomène sociohistorique plus large Il va sans dire que penser en suivant cette méthode se révèle pertinent pour analyser le discours politique contemporain : prise isolément, quel sens donner à cette locution récurrente dans le discours public du maire d'extrême droite de Vierzon, Yannick Le Roux, « Libérer Vierzon » ? 

    En ce sens, on peut légitimement se demander, comme certaines et certains l'ont fait au demeurant : « Libérer Vierzon », mais de qui et de quoi ? On peut aussi se poser la question en d'autres termes, à savoir comment comprendre qu'un premier magistrat, de surcroît celui de la seconde ville du Cher, puisse mobiliser ou plus encore se permettre de mobiliser une rhétorique aussi chargée sur un plan symbolique ? 

     À ce stade, trois hypothèses prévalent : 

    1- L'inculture historique : la vraie « libération » qui vaille sur le plan de l'Histoire est celle du joug nazi pendant la Seconde Guerre mondiale 

    2- L'instrumentalisation politique, celle-là même qui laisse penser que l'espace social vierzonnais se distribue entre, d'un côté, les bons citoyens et, de l'autre, les mauvais 

    3- L'incompétence, d'autant plus préjudiciable lorsqu'on sait que la responsabilité d'un maire est d'agir pour le bien commun, sans exclusive d'appartenance et d'origine 

    Quelle que soit la raison réelle, la richesse d'une communauté se construit par la diversité de ses liens, si chers à Marcel Cohen, et non sur la mise en spectacle de divisions construites


    Ce texte a été écrit le samedi 18 juillet 2026 dans le hall d'embarquement d'un aéroport parisien. Il prend la forme d'un inventaire à la Prévert, c'est-à-dire d'une liste d'éléments personnels et/ou collectifs à tonalité critique qui, dans le cas présent, ont tous en commun de se référer à l'élection au printemps dernier à la mairie de Vierzon de Yannick Le Roux, policier de profession, dit "sans étiquette" mais clairement apparenté à l'extrême-droite

    Le regard triste de Corinne Ollivier, la maire sortante, croisé le soir du second tour dans une salle de la maison commune. 

    En octobre 2025, lors de l'inauguration à Vierzon de l'allée Samuel-Paty, dans le périmètre du lycée Édouard Vaillant, c'est la même personne qui avait jugé nécessaire de citer cette phrase de Bertolt Brech : "Le ventre est encore fécond d'où a surgi la bête immonde" 

    Ce même soir d'élection, la jubilation des soutiens de Yannick Le Roux dans la salle des actes de la mairie Dans le même ordre d'idées, la joie palpable des policiers nationaux présents dans la cour du bâtiment 

    Quelques jours après l'élection, relire "Matin brun" de Franck Pavloff

    M'être dit : "On y est." 

    Entendre, sidéré, cette interview du maire dans laquelle celui-ci déclare que, depuis son élection, "les gens ont retrouvé le sourire", que la situation de Vierzon peut être comparée à celle de Berlin au moment de la chute du Mur Sidéré, encore, il y a quelques jours, lorsque j'ai lu dans le journal local qu'il avait appris la mise en place d'un plan social à Durkopp (licenciement de 51 salariés sur les 119 que compte l'usine vierzonnaise) sur les réseaux sociaux 

    En contrepoint, ma joie de découvrir un jour une première vidéo satirique sur la page Facebook "Les Brel de Vierzon". Apprendre que le véhicule personnel du député communiste, Nicolas Sansu, ainsi que celui de sa femme ont été vandalisés durant la nuit 

    Choix de ce même député d'organiser une commémoration de l'abolition de l'esclavage après que le maire ait pris la décision de l'annuler cette année pour des raisons financières 

    L'inaction de l'actuelle municipalité en termes de projet à plus ou moins long terme s'accompagne d'une petite musique dont la tonalité principale vise à disqualifier ses opposants, notamment politiques, et à fragiliser davantage encore les plus précaires : accuser l'ancienne municipalité de mauvaise gestion, revoir à la baisse les aides sociales, faire porter sur les plus fragilisés la responsabilité de leur situation en passant sous silence le rôle des structures sociales et les effets des politiques libérales sur ces derniers, etc. 

    La petite musique extrême droitière ne s'incarne pas seulement dans les idées mais aussi dans les mots 

    Les termes "cassos" ou "gauchiasses", par exemple, deviennent monnaie courante dans nombre de cercles, les réseaux sociaux jouant un rôle d'amplification

    En toute logique, cette disqualification à grand bruit participe d'une normalisation : ce qui, hier, n'aurait pu être dit publiquement, sinon accompagné d'une levée de bouclier, passe aujourd'hui comme une lettre à la poste 

    Apprendre médusé que le maire de Vierzon n'habite pas factuellement à Vierzon

    Il semble que plusieurs autres élus de sa majorité soient dans le même cas Me souvenir de cette phrase extraite, là encore, de "Matin brun" : "Résister davantage, mais comment ?" 

    Déjà en refusant de banaliser l'extrême-droite




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