Peut-être qu'au bout de l'écriture
J’ai beau me pencher sur l’absolue nécessité des jours simples, je ne trouve pas la clef de l’exigence heureuse, de la joie linéaire qui courrait devant comme un petit animal fidèle, de la juste proportion du sourire encore debout, il doit en rester une ombre, accrochée à une branche.
Je marche de ces pas nonchalants qui ont l’instinct de chercher ce qui manque, le soupir qui ouvre la respiration, le courant d’air qui annonce la valse des vents, les copeaux de lumière sur le bitume triste. C’est le même décor, les mêmes lignes, le même café du matin, les mêmes circulations mais l’envie de les voir comme auparavant s’est usée, doucement diluée dans la difficulté à compenser l’indicible envie de te dire ce que je dois garder désormais pour moi et qui pousse, de tout son poids, sur les parois de chaque aujourd’hui.
Je persiste à croire qu’il existe une ligne qui, une fois franchie, mène à un autre côté, une sorte de dimension que la volonté seule peut atteindre pour cueillir les fruits frais de la paix cérébrale. L’étendue est vaste, la vue magnifique, et s’il pleut parfois, ce n’est qu’un reste de larme délestée de son sel. C’est la frontière où le chagrin a le goût de l’eau douce.
On doit pouvoir franchir ce seuil à pied, comme lorsqu’on partait, tranquille, sur la dureté du trottoir, pour enrouler autour d’une table, quelques minutes volées au reste des minutes. L’instant était noir, mais au fond d’une tasse, et la promesse de ce café-ci avait plus de valeur que ce café-là. Sur le fil des années, je vois des files infinies de moments caféinés battre des ailes pour s’envoler comme des armées de moineaux pacifistes. Il y avait les cafés, et les excuses de café.
J’ai beau rester la tête droite quand je passe où tu étais, un indicible aimant me force à regarder l’air saturé d’un vide obsédant. J’ai beau écrire jusqu’à user la force des voyelles rares et des consonnes en formation, rien ne compense la frustration devenue ligne d’horizon. J’ai beau savoir, j’ai beau avancer chaque jour aux mêmes endroits que tu avançais, j’ai beau avoir les mots comme copains de terrasse, je ne parviens pas à ma satisfaire de mes propres persuasions.
L’absence n’a pas de loi, pas de territoire, pas d’État de droit. Elle écrase ce qu’elle touche, et anéanti ce qu’elle mord. Parfois, je tente de la cerner, mais en vain, elle m’échappe, comme une balle de brume qui se déforme et se reforme un peu plus loin. Chaque jour, lorsque je franchis la porte où je te voyais chaque matin, je m’accroche à l’idée que cette légère pression que je sens ne peut être que ton insistance à ne pas m’échapper.
Pour le reste, je sais que tu survis dans chaque café que je bois, dans chaque carnet que je feuillette, dans chaque détail que l’encre pose dans le dédale de la vie. J’ai beau être aux carrefours de tous les instants, je sais que rien ne fera reculer cet instant de traverse, ce moment parallèle où l’on doit forcément se voir sans que chacun n’en ai conscience. Peut-être qu’au bout de l’écriture, il y a une porte dont tu as la clef.