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    Donna Summer n’a qu’à bien se tenir


    Je suis assis au volant de ma voiture dans l’attente que le feu de signalisation qui est situé en contrebas de l’Avenue du 14-Juillet dans le quartier du Bourgneuf, à Vierzon, passe au vert.

    Le choix de la station radiophonique varie selon mes humeurs. Ce jour-là, nous sommes le dimanche 13 juin 2021 en fin d’après-midi et il fait encore très chaud. Les deux vitres avant de ma Twingo sont entièrement ouvertes. Il y a comme un avant-goût de vacances.

    J’ai donc opté pour Nostalgie. La radio y diffuse un standard de la musique anglo-saxonne, un tube de disco que j’associe à Donna Summer.

    Dans cette partie commerçante du Bourgneuf, trois établissements accueillent de la clientèle. Au niveau du feu où je suis arrêté, côté passager, on trouve une enseigne de type restauration rapide (« Victoria Pizza ») ainsi qu’une supérette («

    Le Jardin du Bourgneuf »), de l’autre côté de la rue, côté conducteur, un bar (« Chez Rachel »). Il y a dix jours de ça, en raison du Covid-19, la terrasse de ce bar était complètement déserte, elle est aujourd’hui bondée. L’alcool aidant, l’humeur de la douzaine de personnes qui y sont assises est au beau fixe, à l’euphorie collective.

    Le feu est toujours rouge. À très grande vitesse, surgit en sens inverse une moto de grosse cylindrée. Arrivé au niveau de son feu tricolore, le conducteur du bolide s’immobilise, tout en s’évertuant à faire pétarader son moteur par intermittence.

    De l’une des deux grandes tablées qui occupent la terrasse de Chez Rachel, un jeune se lève alors.

    Il doit avoir une douzaine d’années. Je le vois ensuite se diriger vers le trottoir et s’y positionner sur l’extrême bord. Distinctement, j’entends un homme lui lancer : « Allez, vas-y ! » Immédiatement, le garçon s’exécute. Il s’est maintenant mué en starter. Il tient un drapeau, la rue est un circuit moto.

    Le motard a dû le repérer. Peut-être le jeune et le motard se connaissent-ils ? Toujours est-il que ce dernier continue à attiser sa machine. Il le fait de telle sorte que les vrombissements qui en émanent semblent de plus en plus bruyants.

    Donna Summer n’a qu’à bien se tenir.

    De toute part, l’excitation est palpable. Il n’y a guère que de l’autre côté de la rue que tout semble calme.

    Au moment où le feu devient vert, l’homme à la moto démarre à toute blinde. Le jeune se met alors à sauter et à hurler au passage du motard tout en agitant frénétiquement son drapeau imaginaire. La dizaine de personnes présentes sur la terrasse de Chez Rachel est complètement hilare.

    Sans tomber, comme nous y invitaient les sociologues Claude Grignon et Jean-Claude Passeron, ni dans une lecture misérabiliste ni dans une lecture populiste du populaire, cette observation permet d’identifier une forme de configuration sociale fortement spectacularisée (euphorie des clients du bistrot, vrombissements de moteur, hurlements, etc.), typique de certaines cultures populaires urbaines mais aussi rurales.

    Elle donne également à voir combien l’occupation de l’espace public est marquée par des frontières symboliques et politiques que la période Covid a largement permis de souligner. Autant dire que, de la scène de rue post-confinement aux arbitrages institutionnels opérés par la municipalité issue des

    élections de mars, la deuxième ville du Cher constitue un terrain privilégié pour observer ces rapports de force et de sens.

    Lors de la campagne municipale, Yannick Le Roux se tenait fort de déclarer qu’il n’était « pas d’extrême droite », promettant aux Vierzonnais « une équipe, plurielle et sans idéologie ‘‘préconçue’’, garante du respect des libertés » et affirmant que lui et son équipe sauraient « rester distants des états-majors politiques parisiens » pour se « concentrer sur les intérêts de la ville et de ses habitants, et les défendre en toute circonstance ».

    Les premiers arbitrages de sa mairie dessinent pourtant un tout autre paysage.

    Ainsi sa décision de refuser en juillet dernier aux organisateurs du Festival Décalé la tenue de leur manifestation, festive et populaire, en raison d’une demande administrative jugée trop tardive contraste avec la prompte autorisation accordée à un meeting de Jean-Philippe Tanguy, dirigeant national du RN et député de la Somme, dans le théâtre municipal Mac-Nab le 19 septembre.

    Sur sa page Facebook, le maire, à propos de cette venue, se déclare « ravi de faire de #vierzon une ville qui compte dans le débat public, et un point d’appui de la dynamique du camp national pour sa future victoire en 2027 ». Loin d’être à une contradiction près, ces arbitrages, comme les prises de parole qui les accompagnent, ne sont ni neutres ni sans conséquences pour le vivre-ensemble.

    Pour formuler les choses différemment, ils dessinent en creux les contours de ce qui, dans l’espace public local, est reconnu comme désormais légitime, audible et digne d’y prendre place.

    Donna Summer n’a qu’à bien se tenir.


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