La commode
Ne me demandez ni pourquoi, ni comment, mais quand je me suis réveillé ce matin, j'avais un bon sang de mal aux tiroirs, les genous raides comme des planches de sapin. Dans une demi-conscience animale, poussé certainement par un instinct ancestral, j'ai tenté de remuer les bras comme si j'en avais encore. En vain. Pas une oscillation. Pas un souffle de geste. Comme si j'étais sculpté dans un tronc d'arbre.
Que suis-je devenu en une nuit ? Que me reste-t-il de conscience humaine pour vous faire ressentir ce que je ressens actuellement, figé comme un stère de bois de chêne prêt pour la cheminée ? Que me reste-t-il d'efficacité dans mon art de la persuasion pour vous expliquer ce que je ne suis plus, surtout ce que je suis devenu ? Un reflux d'irréalité. Putain, j'ai mal à un pied, mais lequel ? Vous êtes-vous réveillé, un matin avec quatre pieds au lieu de deux, peints d'un blanc légèrement satiné au bout d'une jambe de bois ?
Ne partez pas, n'interrompez pas cette lecture sans me donner une chance de vous persuader même si je ne suis pas persuadé moi-même. En quelques heures, j'ai dû me résoudre à admettre que j'étais devenu une... commode, LA commode de ma chambre, celle que mon regard assimilait chaque matin, chaque soir, chaque instant. Personne ne sait ce qu'un homme ressent dans le corps d'une commode. Je ne sais même pas par quel miracle de l'esprit, je parviens à communiquer avec vous, je n'ai aucune idée de ce qui domine mon immobilité et en fait, dans un objet inanimé, l'essorage d'un témoignage aussi surréaliste.
Je sens que je suis une commode mais je sens aussi que je suis terriblement toujours un homme. Par quel esprit chimique, puis-je voir et ressentir ? Mes quatre pieds, l'intérieur de mes tiroirs... Je suis déjà assimilé. J'utilise, malgré moi, des pronoms possessifs. Je suis déjà délité. En une nuit, j'ai glissé de mon matelas, face hiver, à ce meuble chambresque, habitude sans l'être. Je parviens à sentir, cette odeur de chambre encore fermée, pas encore submergée de l'air frais du dehors. Où est le nez de la commode qui doit être le mien ? Où sont ses yeux qui reflètent mon regard ? L'armoire ? La chaise capitonnée près de la fenêtre ? S'est-elle retrouvée coincée dans un autre meuble de la chambre ? Bordel, c'est quoi ce cirque ?
Je ne vois aucune trace de mon sommeil, dans le lit, vide, en face. Hier soir, je me suis couché tôt. J'ai lu, longuement. J'ai éteint. Je me suis endormi. Au milieu de la nuit, je me suis levé pour soulager ma vessie. Je me suis recouché dans la moiteur de la couette. Et quelques heures plus tard, je suis devenu une commode. Vous devriez peut-être fuir finalement, fuir ce récit sans queue ni tête dont j'ignore jusqu'à la façon dont il est capable de vous parvenir. Par quel manigance ésothérique suis-je devenu cette commode capable d'écrire ?
La chambre est vide mais remplie d'un sommeil récemment dérangé. Les volets sont entrouverts, une lumière douce caresse les murs. J'entends, de derrière la porte, comme le tintement émaillé de bols sur la table, le son aigü des cuillères, les bruits matinaux à peine ouatés par le silence obligé pour se remettre les idées en place. Je suis coincé dans la chambre, je suis la commode, peu commode, pour se mouvoir. J'appréhende l'archéologie de la chambre avec une acuité rarement atteinte. Je sens une sorte de chaleur fossile dans mon squelette de bois. Mais rien ne m'atteint, rien ne me gratte, ni ne me pique, je ne sais même pas si je respire. Je suis une brume d'humain coincée dans des tiroirs, le summum de la science fiction, à la différence près que ce n'en est pas une du tout. Je suis devenu un meuble, ce que je craignais par-dessus tout. Je ne savais même pas, avant ce matin, qu'une commode était capable d'une telle introspection.
Si ça se trouve, les meubles ont une âme, un esprit, une aura, un truc volatile suffisamment complexe pour qu'une chaise soit sensible aux courants d'air, et une table accroc à la chaleur familiale. Je me sens seul. C'est sans doute cela, la solitude de l'objet, l'absence de foule, l'isolement amidonné. Je suis incapable de bouger, enfermé dans cette commode, incapable de communiquer, de penser oui, de crier non, même pas de murmurer. Au pire, je pourrai craquer mais un meuble qui craque entame-t-il pour autant une conversation avec autrui ?
D'un autre côté, je n'ai aucun besoin, enfin je sens que je n'ai aucun besoin. Je ne suis pas ankylosé, ni courbaturé, je suis sans sensation, en fait, et pire, je n'en suis à la recherche d'aucune. Je suis LA commode de la chambre et, bizarrement, je m'en contente. Je n'ai aucune angoisse, aucune folie qui m'affleure, aucune peur panique d'être devenu ce que je suis. Je ne suis pas tenté de franchir la porte pour sortir, ni d'aller parler à la chaise. Une forme de résignation heureuse semble s'être emparé de ce qui reste de ce que j'étais encore quelques heures auparavant.
Je suis peut-être arrivé au bout de moi-même ? Cet état de félicité inodore, sans saveur, sans artifice, est-il le propre de tout meuble ? Une étagère Ikéa ressent-elle cette joie sans limite de supporter des livres, de participer ainsi au bonheur sain d'un lecteur compulsif ? Le bois est-il vivant jusqu'au bout, jusqu'à sa désintégration complète, son poussiérage ultime ? Et si je n'étais que l'arrière souffle de l'arbre qui a fait cette commode ? Si, en fait, je n'avais jamais existé sous forme humaine mais que j'avais toujours habité cette commode ? Et si j'étais la seule commode au monde qui se prend pour un humain ? Alors, pourquoi en aurais-je conscience que maintenant ?
Le bois de cette commode a-t-il conscience de sa mémoire ? C'est étonnant ce qui me vient d'un coup comme masse de souvenirs, des souvenirs qui, encore plus étonnant, me viennent alors que je n'étais pas là. Des souvenirs de canopée mûrement réfléchie, de longues séances de soleil estival, de pluie prolongée en écho sur des feuilles, de racines complexes dans le sous-sol de la vie.
La commode absorbe-t-elle le temps et ce qu'il véhicule ? Je ne vois qu'elle, je ne me vois pas MOI, n'aurais-je pas existé ? Ne suis-je donc vraiment qu'une commode au service d'une chambre ?
Je ne sens rien, je n'entends rien non plus qui ne soit ce que j'entendais. C'est fascinant comme l'être humain est capable de s'adapter à tout, y compris aux compromissions de ses propres cauchemars. Hier soir, j'étais l'habitant de cette chambre, le client de cette armoire, le corps lourd dans ce lit et ce matin, aussi invraisemblable qu'un roman de Boris Vian, je me recycle en commode. Donc, j'ai tendance à croire ce qui m'arrive. Et je dois reconnaître qu'aucune angoisse n'est venue me visiter. Je serai imperméable à la panique ? Je pressens, comme une conviction profonde, qu'il va m'arriver quelque chose. Je traverse cet instant avec une neutralité de bois exotique dont on fait les passerelles au-dessus des voies de chemin de fer. Est-ce que les canapés pensent ainsi ? Ont-il la conscience de leur moelleux ?
Le souvenir de ce que j'étais encore la nuit dernière, ne suffit pas à faire frissonner les planches qui me constituent, le bois dont je suis fait, l'art qui m'a soudé. En un milliardième de seconde, j'ai compris que ma nudité de bois, cette nudité de pleine mer enveloppée de vent, nageait dans un brouillard enveloppant. Est-ce que ça fait mal ? Pourquoi ai-je peur que ça me fasse mal ?
C'est une douleur sans principe, une souffrance sans fiction. Je n'y crois pas. Une commode ne hurle pas, elle ne grimace pas non plus. Disons, ce n'est pas une douleur connue, est-ce une douleur d'ailleurs ? Une gêne. Si je m'étais désagrégé, en quelques heures, au point d'avoir été asséché, aspiré, jusqu'à la négation même de ma propre existence ? La lumière, dans la chambre, pèse de tout son poids. Un rai caresse le bois de mon dessus. Je suis indifférent à son spectre et à sa chaleur. Quelqu'un a-t-il pris ma place ?
On dirait une sève, une nouvelle sève de bois sec. Une salive qui fait son chemin. Quel est ce pouvoir fascinant des choses qui transformerait alors les paroles en suc destiné à attendrir un amas de planches ?
Je sens des picotements, une pluie d'échardes : je ne sais plus très bien si je suis un homme qui est devenu un meuble ou un meuble qui devient un peu plus meuble ? Des bruits trimballent leurs tribus de sons qui résonnent sur les murs, serpentent par terre, s'étouffent dans la couette du lit. Je ne sais plus très bien si je vis du meuble ou si le meuble vit de moi.