Mots croisés
"Vous avez un journal, c'est pour faire les mots croisés."
La nuit avait repeint l'extérieur du palais de justice. Elle collait aux fenêtres de la salle d'audience. Le septuagénaire se trouvait dans une autre obscurité : treize ans de réclusion criminelle requis contre lui pour des viols et agressions sexuelles incestueux.
Il a cette allure de grand-père avec toutefois, des traits de sévérité sur son visage, des rIdes d'impunité et de puissance. Il a nié tout au long de son procès, renvoyant ses petites filles au rang de menteuses, d'affabulatrices. Pourtant, quand l'avocat général a estimé que la cour criminelle devait le condamner à treize ans, il n'a pas cillé. Sur son visage, il n'y avait rien à lire, pas même cette angoisse qui aurait étreint n'importe qui à l'idée de ne pas rentrer chez lui, d'être jeté directement en prison. Jamais, il n'avait goûté à l'incarcération, tout au long de l'instruction qui l'a conduit devant une cour criminelle, la justice l'avait placé sous contrôle judiciaire.
Il chaussait ses pantoufles, regardait sa télé, remplissait ses grilles de mots croisés, faisait chambre à part avec sa femme, remâchait sans doute ce qu'une partie de sa famille lui reprochait, peut-être aussi avait-il des retombées acides de sa rupture brutale avec son fils quand celui-ci lui avait téléphoné pour lui dire qu'il allait déposer une plainte contre lui.
Il est dans la salle d'audience, il n'a pas le droit de quitter le palais de justice pendant le délibéré des cinq magistrats professionnels, du coup, il est resté avec les policiers chargés de surveiller la salle des délibérés. Il remplissait sa grille de mots croisés. Savait-il vraiment qu'au terme de cette audience, il irait directement dans une celulle de la maison d'arrêt ? Plus de chez lui, plus de pantoufles, 77 ans d'une vie sans barreau et ce soir-là, comme la pluie de Baudelaire, des barreaux rayeront sa propre nuit.
Que se passe-t-il dans la tête d'un homme qui vit ses derniers instants de liberté ? Il ne pouvait pas l'ignorer, il ne pouvait pas être aussi sûr de lui, il s'était forcément préparé, il avait sûrement préparé son épouse qui est resté, sur le banc du public, pour assister à la "mise en détention" de son mari depuis plus de cinquante ans. Ils ont dû en parler, un soir, un jour, une minute, ils ont dû évoquer ce probable avenir, lui en prison, à son âge et elle, seule dans la maison.
Il remplit sa grille de mots croisés comme s'il attendait un train dans une salle des pas perdus. Il tente la conversation avec des policiers, une banale conversation qui efface, un bref instant, le rôle de chacun. Il ne sourit pas, il ne se ferme pas, il continue à vivre les minutes qui passent. A quoi pense-t-il ? Que se dit-il, au fond de lui ? Pense-t-il à son lit familier qu'il ne retrouvera pas ce soir, les nouvelles habitudes que la prison lui imposera, il ne sait pas ce que c'est la prison, il le saura quand il en aura franchi le seuil, peut-être faudra-t-il qu'il y soit brutalement confronté pour réaliser qu'il n'est plus un paisible retraité, un père à moitié dû aux fâcheries avec son fils ?
Est-ce que le fait de nier vous met à l'abri de la réalité ? Non. Est-ce que le fait de nier vous protège de la dureté de la sanction ? Non. Est-ce que le fait de nier vous rend plus fort ou plus faible ? Il ne sort pas fumer, il ne demande pas à boire, ni un café, il demande un journal pour faire des mots croisés, il n'est plus tout à fait un homme libre, ni tout à fait un homme emprisonné, il est comme ses mots croisés, chaque lettre libre dans une case, mais retenue tout de même. Est-ce qu'une définition correspond à sa soirée, sa dernière soirée normale de retraité. A quoi, mais à QUOI pense-t-il, là, sur l'instant ?
Comment respire-t-on quand on sait que l'on sera privé de liberté, privé des siens, privé du ciel, comment enclenche-t-on ses pensées quand penser se fracasse sur un mur, quand demain n'a pas d'horizon, quand tout ce que l'on connaissait, fréquentait, s'effondre ? Qu'est-ce qu'il y a dans la tête d'un condamné à une peine de prison de 7, 10, 15, 20 ans ? Que devient le corps avant la fermeture des menottes, juste avant que l'existence ne se renverse dans un autre récipient ? Il avait pourtant l'air de celui qui va manger sa soupe en regardant la télé, de celui qui poursuit sa vie comme si de rien n'était alors que derrière une porte, des magistrats décident de l'inclinaison que va prendre votre existence à la fin de la journée.
Avait-il déjà anticipé son non-retour, s'était-il habitué à se dire qu'à partir de maintenant, à l'instant où il foule le sol de la salle d'audience, il ne sera plus jamais comme avant, plus rien ne sera dans l'ordre, que son âge ne faisait pas rempart, qu'il ne le préservait de rien.
S'était-il déjà recroquevillé suffisamment sur lui-même pour commencer à disparaître avant qu'on ne le force ?
En six lettres, lieu de privation de liberté : prison. Y-avait-il cette définition dans ses mots croisés, qu'a-t-il regardé avant de suivre son escorte ? Que s'est-il dit à lui même en arrivant à la prison ? Mesure-t-il la conséquence de ses actes même s'il a refusé de les reconnaître ? Et peut-on, en étant aussi persuadé de son innoncence, accepté aussi bien son sort ? Au point de n'avoir comme seule réaction, de remplir une grille de mots croisés. Quand les magistrats sont entrés, il a su : neuf ans de prison. L'escorte a refermé sur lui le peu de liberté qui lui restait. Le soir même, sa vie de septuagénaire s'est cognée à des barreaux.