La barre du tribunal
La barre du tribunal judiciaire est une frontière infranchissable. C'est la limite d'un pays très lointain. Une barrière du temps. Elle sépare l'autorité judiciaire, perchée sur son estrade, en haut du monde, du reste de la planète, un peu plus bas. Ils sont peu nombreux, les aventuriers, à tenter d'en violer la courbure, à essayer, coûte que coûte, d'entrer physiquement de l'autre côté, comme s'ils posaient le pied sur la Lune alors qu'elle est déjà occupée.
Ces tentatives désespérées de fouler l'inconnu raclent toujours le fond des mêmes causes : le prévenu, qui ne l'est pas assez apparemment sur les coutumes judiciaires, veut juste remettre, à des doigts qui ne se tendent pas vers lui spontanément, des papiers, des preuves, des bouts de vie, des documents, des choses qu'il tient en main, en général dans un petit dossier, soit rangés comme il faut dans un ordre maniaque, soit extraits d'un désordre trahissant d’autres désordres plus profonds.
Quand l'événement se produit, c'est-à-dire cette tentative de passage de la frontière interdite, très vite, un rideau de fer invisible s'abat sur l'inconscient. Il doit conserver sa place, derrière la barre, ne pas empiéter sur le territoire interdit, vierge de sujets civils. Il ne peut pas franchir les marches d'un autre statut vers lequel doit tendre, non pas son corps tout entier, mais juste son regard et toute son attention. Il devient impératif de ne pas polluer ainsi l'ordre des choses et la hiérarchie des sens, l'huissier, un homme de robe également, petite main judiciaire, trait d'union entre la foule d'en bas et le microcosme d'en haut, vole au secours des propriétaires de ce vaste domaine dominant et, de celui ou celle qui tend, au bout de son bras raidit de bonne volonté, les quelques pièces qu'il pense salvatrices ou du moins nécessaires. Ou pas.
De ce fait, l'homme ou la femme derrière la barre, n'a jamais de contact physique direct avec ceux qui le jugent. Il existe un espace-temps, entre le debout, lui, le rembarré derrière sa barre et les assis, les magistrats. Entre une horizontalité massive, auréolée d'un ministère, et la verticalité turbulente dont la mission, involontaire, est de nourrir la lourde machine. Toutefois, le prévenu jouit, ainsi, du bénéfice de posséder, ne serait-ce qu'un liard de temps, un entremetteur, comme un chauffeur de voiture de luxe, qui lui évite de faire les pas de trop que la barre, dans son existence amidonnée, ne lui permet pas.
Comment se tenir face à elle ? Faut-il la saisir à pleines mains pour qu'elle absorbe l'énergie, violente, triste, révoltée, résignée, qui s'échappe de chaque femme et de chaque homme branché à elle ? Faut-il la toucher, ne pas la toucher ? Se tenir à distance comme par timidité. La posséder comme pour la dominer ? Faut-il poser ses avant-bras dessus, comme au comptoir du café du Commerce, expression préférée des magistrats, quand ils font remarquer qu'on ne s'affale pas sur la barre ? Faut-il oser poser les coudes, alors, s'appuyer sur elle, en faire le prolongement de sa propre contenance ? Faut-il la prendre comme amie, comme ennemie, comme instrument de neutralité ? Comme une arme qui tient l'autre en respect ? Reste à savoir lequel.
Faut-il l'utiliser comme un élément de décor ou un élément de circonstance ? Une chose est sûre : la barre n'est pas ici, un meuble de son petit intérieur intime, elle n’est pas non plus un élément du décorum, elle inspire la porte de l’autorité, l'antre du casier judiciaire, la grotte de la justice, la ligne blanche. Elle est la séparation du pouvoir : celui que la justice exerce sur le justiciable. Le seul pouvoir de ce dernier, c'est essayer de comprendre ce que la barre signifie, à quoi elle peut servir, ce qu'il peut en faire, comment se sentir à l’aise avec, comment l'intégrer au langage de son corps. Ce qu'elle lui dit, comment il doit lui répondre. Elle brûle, elle vibre, elle gèle, elle électrise.
Les habitués en font leur allié, la vieille copine qu'on retrouve à chaque fois. « Ah te voilà, toi, ça va ? ». Un repère sympathique comme un visage sur lequel on aime poser son regard pour ne pas se perdre. Pour les novices, la leçon à apprendre est plus rude. La barre, c'est de l'amidon, pas de la guimauve. Elle laisse le prévenu à sa place, au pied de l'estrade, en bas, démuni, comme si le prévenu se retrouvait seul avec un meuble Ikéa à monter, sans notice. A lui de deviner, sur le tas, les codes qui clignotent dans un espace de temps très court. Soit il a déjà vécu la scène, soit il l'a vu à la télé, soit on lui a raconté, soit l'imaginaire collectif fait son office dans ce cas-là.
La barre maintient la société à découvert, à nu, elle sert de socle quelque fois. Sa largeur est telle qu'on ne peut pas y mettre un vase, par exemple, avec des fleurs, ou une rangée de livres.Encore moins une assiette pour dîner. Même pas poser ses lunettes, son portable ou y mettre son écharpe, son bonnet, son manteau, sa valise. Son étroitesse est celle d’une demi-poutre de gymnaste où l'innocence est en équilibre.
Lorsque c'est son tour, le prévenu quitte son banc de la salle et s'approche jusqu'à elle. C'est le point de non-retour. Il bute à la barre comme sur ces marques tracées par terre lors des cérémonies officielles ou sur la scène d'un théâtre. La barre devient à la fois le début et la fin : le début du calvaire, la fin de l’attente, le début de quelque chose, la fin d'autre chose. Elle produit plus de lumière que les fenêtres et les ampoules réunis. C’est un feu de la rampe dont ses locataires, très provisoires, se passerait bien.
Elle n'est pas plus austère que cela. Sans elle, sans ce petit bout de H dont on aurait scié les parties supérieures au ras de la barre horizontale, la salle d'audience est nue. Elle en impose moins. Parce qu'on peut aller d'un point à un autre sans l'ostracisme de ce morceau de bois. La barre, c'est véritablement la vertu de l'intimidation. Elle est là pour incarner une crainte. Imposer la peur. Pour sortir ses mains de ses poches. Pour se donner une contenance. Mais avant tout, elle barre le chemin du prévenu vers sa virginité judiciaire. Elle maintient à distance la proie du prédateur. Certains l’ignorent, n’osent pas la toucher. D’autres l’incorporent aux ingrédients de leur personnalité. Jouent avec. En font une compagne d’infortune. L’associent au malheur qui est le leur. Elle devient leur gri-gri. La frémissante sensualité de leur colère rentrée, de leur haine recuite, de leur ressentiment à l'égard de tout ce folklore.
La barre absorbe, à chaque audience, ce temps précieux perdu derrière des barreaux, des mois, des années, des vies entières de prison ferme. Des siècles de sursis. Comme une éponge, elle se gonfle de ce temps artificiel, de ce cours parallèle du temps qui enferme les hommes et les femmes entre quatre murs. La barre est le premier verrou de la porte pénitentiaire, la première marche de l’enfermement. Elle signale, comme un panneau, une existence en travaux, une déviation dans cinq cents mètres, une voie fermée à la circulation. Elle transcende la colère, la crainte, la révolte, la tristesse, l’angoisse, toute une panoplie de sentiments dont elle se gave pour ne rien relâcher, dans l'air, que cette fabuleuse et immuable rigidité. Tous les courants la traversent et finissent dans la terre pour éviter l’électrocution de celles et ceux qui la touchent, accrochés à sa cause comme à une frêle embarcation. De quel bois est faite cette barre ? Du bois des braves et des innocents ? Des coupables et des victimes ?
Elle justifie les départs et les arrivées. Sous la pression des mains, elle ne change jamais de courbe, de couleur. Elle ne fait que conduire une impalpable électricité à travers les corps des justiciables. La barre est le meilleur ennemi de l’honnête gens.
“Souvent, lors des suspensions d'audience, je m'accoude à la barre. Car elle est, pendant cet instant-là, comme une dent dévitalisée, elle est juste un objet, une barre courbe sur deux tubes en acier. Rien de plus. Elle devient inoffensive, transpire le nombre incalculable de mains qui s'y sont posées. La barre est alors la mémoire des mains qui, sèches ou moites, prennent la barre avec vigueur ou timidité. J'aime ce laps de temps où la barre est comme débranchée, où le courant qui la traverse pendant les audiences, n'alimente plus son côté décisif, séparatiste et rigide. “