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      Texte

    Rire

    A gorges chaudes. A en pisser sur ses guêtres. A dessiller les paradoxes. A rendre fou toute raison même gardée. Rire. A en mourir d'aisance. A en faire péter les coutures. A en noircir des pages. Rire de tristesse pour ne pas pleurer de joie. Rire pour épaissir son bouclier, pour joindre les deux bouts, pour se sentir vivant. Rire parce que trop sont morts de vouloir faire rire, même jaune, même crispé, même rire de colère, d'indignité. Rire parce que l'humour emmerde ceux qui ne la comprennent pas, rire parce que l'humour blasphème, rend con les cons de nature mais qu'y peut on vraiment ?

    Rire encore après dix ans d'infini chagrin, rire en chien de fusil, en doigt d'honneur, en groupe, rire en rang, rire, jamais le verbe n'aura autant susciter d'envie. Rire pour étouffer l'absence, le vide, l'incongruité du trait stoppé net, rire sans avoir peur, sans trier nos larmes, sans savoir si ce rire n'en fera pas rire d'autres.

    Rire toujours après dix ans de stupéfaction, comme si les armes avaient surgi dans nos intimités, comme si chaque mort était de notre famille, comme si chaque mort approchait la nôtre, la remplissait un peu plus. Rire sans jamais s'arrêter, rire en rafale, tomber au rire d'honneur, décrocher la médaille du rire, panser ses plaies avec le rire.

    Jamais rire ne sera plus blindé que le blindage qui entoure ceux qui nous font rire. Rire comme une claque dans la gueule de ceux qui veulent nous empêcher de rire. Rire jusqu'à pisser sur leurs guêtres, les inonder d'une chaleur liquide. Dix ans plus tard, rire coule dans les veines, charrie d'autres rires dans les artères.

    Je vous préviens, rire est ma maison, mon refuge, mes briques. Je ris en hommage, je ris pour respirer, je ris pour avancer. Je ris pour vivre. Rire pour vivre même si depuis dix ans, rire n'empêche pas de mourir. 

    Rire rend éternel.


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