"De l’école de mon enfance à celle où j’enseigne : une même promesse"
De Djamila Kaoues, Professeure de lettres, Vierzonnaise, ancienne élève de l’école du Colombier
De l’école de mon enfance à celle où j’enseigne : une même promesse Il est des lieux qui ne nous quittent jamais vraiment. Des lieux qui ont vu naître nos premiers souvenirs, nos premières découvertes, nos premières questions.
L’école du Colombier est de ceux-là.
J’y ai été élève, dans un quartier populaire de Vierzon, où se côtoyaient des familles venues d’horizons différents. J’y ai grandi, enfant de parents venus d’Algérie. Ils parlaient peu français, mais ils avaient de l’école française une idée immense et un respect à sa mesure. Pour eux, l’éducation était une chance, une ouverture, une forme d’émancipation. Ils nous transmettaient leur langue, l’arabe algérien, comme un héritage précieux, et ils faisaient confiance à l’école et à la France pour nous offrir un avenir plus vaste. L’école m’a ainsi appris bien plus que des savoirs. Elle m’a appris à devenir. Elle m’a donné des racines sans jamais m’empêcher de déployer mes ailes et de m’inscrire à plein dans cette République.
Dans cette école, les enfants portaient des histoires familiales différentes, des langues différentes : l’arabe, le portugais, l’espagnol, et tant d’autres. À l’école, nous apprenions le français, la grammaire, la littérature, les mots qui permettent de comprendre le monde et d’entrer en dialogue avec les autres.
Elle m’a appris que l’on pouvait appartenir pleinement à la France sans avoir à oublier d’où l’on venait. Que l’identité pouvait être multiple sans être divisée. Que l’école pouvait transmettre des valeurs communes sans effacer les histoires personnelles. J’y ai appris à lire, à écrire, à réfléchir, à questionner. J’y ai découvert la liberté de pensée, l’égalité, la fraternité. Et puis la vie m’a fait faire un détour étrange et magnifique : l’enfant que j’étais est devenue enseignante.
Quelques rues plus loin, dans un lycée de Vierzon, j’ai à mon tour commencé à transmettre des connaissances, des textes, des mots, mais aussi, je l’espère, un peu de cette confiance que mes enseignants avaient déposée en moi.
D’une école à une autre, d’une élève à une enseignante, quelque chose s’est transmis.
Le nom d’une école : plus qu’un mot, une histoire. C’est à la lumière de ce parcours que je réfléchis aujourd’hui à la question du nom de l’école du Colombier. Le nom d’une école n’est jamais tout à fait anodin. Il porte des souvenirs, des visages, des générations d’enfants, de parents, d’enseignants et d’habitants.
Il appartient à une histoire collective. C’est pourquoi je ne prétends pas décider, de l’extérieur ou à moi seule, de ce que devrait devenir cette école. Cette réflexion appartient d’abord à celles et ceux qui la fréquentent au quotidien aujourd’hui, qui y travaillent et qui, chaque jour, en écrivent l’histoire. Mais mon parcours d’ancienne élève devenue enseignante m’amène à m’interroger sur une éventuelle évolution de son nom, notamment lorsqu’il est question de rendre hommage à une personne pour son engagement en faveur de l’éducation, ou en l’espèce, à une personne victime d’un crime atroce dans ce cadre.
En tant que professeure de lettres, je mesure profondément ce que signifie enseigner : transmettre, faire réfléchir, donner des outils et des mots pour comprendre le monde et exercer sa liberté. Les mémoires de Samuel Paty, de Dominique Bernard, d’Agnès Lassalle et de toutes celles et ceux qui ont exercé leur engagement d’enseignant au péril de leur vie nous oblige. Leurs parcours, jusqu’à leur mort causée aussi injustement par des individus guidés par la barbarie, la bêtise, la peur et la haine ont été distincts, leur vie elle-même singulière, mais leur nom mérite d’être honoré toujours, avec dignité et force. J’ai moi-même initié ou participé à de nombreux hommages notamment en mémoire de Samuel Paty et Dominique Bernard auxquels mes élèves, mes collègues et de nombreux citoyens de Vierzon se sont associés sans réserve.
Pour que jamais leur nom soit oublié. Je comprends que, pour certains, donner à une école le nom de Samuel Paty puisse précisément incarner la liberté d’enseigner et les valeurs que l’école défend. C’est une intention que je respecte profondément. Mais je crois aussi qu’honorer une mémoire et donner à un lieu son nom ne sont pas nécessairement le même geste.
Une école primaire est d’abord un lieu de vie. Un lieu où, chaque jour, des enfants rient, apprennent, se trompent, recommencent, se réconcilient, découvrent les autres et grandissent. Elle est tournée vers la vie qui commence et vers l’avenir qui se construit. C’est pourquoi je m’interroge sur la pertinence de faire du souvenir d’un drame absolu le nom d’une école primaire, au risque de l’associer toujours à un crime atroce.
Le nom d’une école est prononcé chaque jour par les enfants, les parents, les enseignants. Il devient un repère, une identité, une adresse, parfois même une part de l’histoire intime de celles et ceux qui y ont grandi.
Un hommage peut pourtant prendre d’autres formes, parfois tout aussi fortes : une salle portant un nom, une plaque explicative, une commémoration annuelle, un prix, un projet pédagogique, un espace consacré à la liberté d’expression, à la laïcité ou aux valeurs de l’école. Ces formes permettent de faire vivre une mémoire, de l’expliquer et de la transmettre, sans que le nom même de l’école soit associé quotidiennement au drame terrible qui a frappé une personne engagée dans l’éducation.
Il ne s’agit donc pas, pour moi, d’opposer mémoire et avenir. Il s’agit de distinguer le devoir de mémoire et la vocation d’un lieu.
Une école pour la vie qui vient.
Le nom de l’école du Colombier ne devrait évidemment pas être changé à la légère. Il appartient à des générations d’élèves. Il appartient aux souvenirs de celles et ceux qui y ont travaillé, qui y ont accompagné leurs enfants, qui y ont appris à lire et à écrire.
Il appartient aussi à mon histoire personnelle, à mon enfance, à ma famille, à ce quartier et à l’idée que je me suis construite de l’école. Toute éventuelle évolution devrait donc être pensée, expliquée et discutée avec celles et ceux qui font vivre ce lieu aujourd’hui.
Et si un changement devait un jour être envisagé, je souhaiterais qu’il soit tourné vers l’avenir. Non pas pour effacer ou oublier celles et ceux que nous voulons honorer, surtout pas, mais bien plutôt, pour donner à cette école un nom qui parle d’abord des enfants, de la transmission, du savoir, du quartier, de l’espoir, de la vie.
Car une école n’est pas un monument. C’est un lieu vivant.
Elle est faite pour les enfants qui la fréquentent aujourd’hui, comme pour ceux qui franchiront ses portes demain. Elle doit pouvoir accueillir leurs rires, leurs questions, leurs découvertes et leurs rêves. Lorsque je repense à l’école du Colombier, je repense à l’enfant que j’étais. À celle qui, sans le savoir encore, y a reçu quelque chose qu’elle n’a jamais perdu : la conviction que l’école française peut changer une vie.
Pour le meilleur. Des années plus tard, devenue enseignante à mon tour, je ne peux m’empêcher de penser aux enfants qui, demain, y apprendront à lire, à écrire, à comprendre, à questionner, à penser et à devenir eux-mêmes des adultes accomplis.
C’est cela, pour moi, la grande et belle promesse de l’école.
Et c’est peut-être aussi la plus belle manière d’honorer celles et ceux qui, comme Samuel Paty, ont consacré leur existence à l’enseignement au péril même de leur vie : faire en sorte que, malgré la violence insensée, l’ignorance, l’intolérance abjecte et la bêtise, malgré les blessures intimes, malgré les peurs, nos écoles demeurent des lieux où l’on apprend à penser librement et où l’on transmet, envers et contre tout, l’espérance de la fraternité, en même temps que la liberté et l’égalité, au cœur de notre devise républicaine. Parce qu’au fond, l’enfant que j’étais et l’enseignante que je suis devenue se rejoignent sur une même conviction : le plus bel héritage que l’école puisse transmettre est encore la promesse d’un monde meilleur.
Une promesse que, chaque jour, nous devons tenir. En souvenir de Samuel Paty etde tous les autres.