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    Rosetta aime Tchouri

     

    Rosetta aime Tchouri. Quelle importance ? Qui se retournerait encore sur deux noms féminins qui font route ensemble ? Quel esprit rétrograde, retors, quel esprit en manque d'infini, trouverait que la convergence de deux personnes de même sexe vers l'amour avec un grand A, et la sexualité avec un X, n'est pas d'une actualité brûlante ? Que cette occurrence ouvre des perspectives d'interdit qu'il faut réprimer ? Qu'aimer une femme en étant femme (et un homme en étant homme) peut valoir, comme récompense suprême, la mort, brutale et tranchante, que des ligues de vertu assènent au nom d'un Dieu dont ils n'ont pas le moindre mandat pour exercer son pouvoir, quand bien même ce Dieu-là existerait.

    Rosetta aime Tchouri. D'une extravagante attirance. C'est peut-être, même, ici bas, ici bas sur cette terre et, extrapolons, dans l'histoire même des cieux, des mythes, des légendes, de tout ce que les humains ont écrit sur un être supérieur car trop fragiles pour s'aider soi-même, la plus ébouriffante histoire d'amour, d'un romantisme qui est à des années-lumière de tout romantisme, même le plus pur. Rosetta et Tchouri ont, dans leurs gênes, la preuve irréfutable qu'il existe, dans la réalité palpable, des histoires plus grandioses que l'imagination est capable d'en coudre. Et n'est-ce pas d'ailleurs, la limite de l'imagination que de se laisser terrasser par la grandeur de la réalité ? N'est-ce pas la preuve irrémédiable qu'à partir de ce rien quantique qui, sois-disant encore (l'hypothèse mériterait d'être confirmée), il peut naître, de cette soupe primitive, une lumière neuve qui, bien qu'ayant râclé le fonds de l'univers du haut de ses treize milliards et quelques d'années, génère encore un flux de suprise.

    Rosetta et Tchouri, c'est autre chose que Roméo et Juliette, que Tristan et Yseult, Orphée et Eurydice, ou que ces lithanies pleureuses de bonheur et de malheurs que portent en elles les rentrées littéraires successives qui existent depuis que l'homme sait écrire. Cette vérité qui a éclaté au grand jour est d'autant plus extra-galactique qu'elle part de l'humain terrestre pour s'évanouir dans une échelle de temps proprement innacessible à l'être humain. Rosetta, folle amoureuse, a pris sa petite valise et sans réfléchir aux conséquences d'un aller sans retour, s'enveloppe de vide stellaire et part, comme on le ferait sur un coup de tête, rejoindre celle qu'elle aime, dont elle ne connaît pas véritablement les traits pour ne les avoir jamais vus de près, mais elle part, en avant, pour matérialiser cette circonstance : elle aime profondément Tchouri, elle le sait, le sent. Rien que ce fait, dur, ce fait qui n'est qu'un verbe sans corps, juste un verbe d'évidence et de passion, lui suffit pour entamer sa course.

    Rosetta aime Tchouri et si la force des mots est incapable de matérialiser un sentiment aussi puissant, peu importe : la force même de sa conviction suffit à créer un langage nouveau qui s'exonère des à-peu-près, des superflus pour bâtir une vérité que, même le mot vérité ne peut approcher au coeur. Rosetta aime Tchouri de cette distance pharaonesque qui anoblit toute tentative d'approche tant l'aventure est spectaculaire, en dehors du métrage ordinaire, du temps ordinaire et des considérations ordinaires pour lesquelles deux êtres seraient amenés à se toucher tant le désir en courberait les possibilités pour qu'ils y parviennent.

    D'ailleurs, le mot amour vient de tomber en désuétude. Partout, sur la Terre, à l'heure H où Rosetta a pu enfin briller près de Tchouri, le mot amour s'est liquifié, parce que dépassé par une action qui le rend désormais invalide. Partout, en ce moment, sur la grosse boule bleue qui nous sert d'appui, chacun, poète, scientifique, écrivain, philosophe, chacun, dans son coin, cherche le terme le mieux approprié pour re-définir, à présent, la force d'un langage décent. Car face à l'exploit de Rosetta, tous les livres ont fané. Tous ceux qui, de près ou de loin, nourris par ce bon vieux carburant de l'amour terrestre, c'est-à-dire 99,99% des ouvrages écrits de la main de l'humain, ont sombré dans une dépression si profonde qu'ils ont fondu. Brûlé par leur propre vide.

    Noyé par le propre liquide de leur insuffisance littéraire à nommer ce que Rosetta a pu accomplir. Partout, en toutes circonstances, chacun réfléchit à la portée du mot, comme si le mot, dressé devant les humains, prenait la place des Dieux, des excuses, des prières, des chansons, des églises, des verticalités artificielles qui contiennent toute la faiblesse de l'homme à montrer son impuissance à se dépasser et érigeant des totems toujours plus hauts pour s'y croire en toute sécurité à l'ombre. Le mot amour frippé comme une vieille monnaie dévaluée.

    Voilà ce que Rosetta a ordonné au nouvel ordre du monde : trouver une nouvelle monnaie à l'action d'aimer. Rosetta aime Tchouri. Et peu importe l'environnement poisseux de son énergie, cette énergie, elle l'avait en elle et il suffisait de la mettre en pratique, de la nourrir, de la compresser et de s'en servir pour se propulser au-delà de toutes espérances. Imaginez, dix ans de voyage, dix longues années d'aléas, dans l'obscurité glacée de l'univers amniotique, dix ans d'attraction, de répulsion, de jets, de perdition, de sommeil, de doutes, surtout de doutes, dix années de doutes où chaque seconde consommée jetait une ombre portée sur les autres à venir.

    Dix ans de vitesse spectaculaire pour se rapprocher d'Elle, de Tchouri, pour caresser ce rêve anxieux des bien-assis, dit Léo Ferré. Dix ans de vie perdue, perdue ?, pas sûr, pour frissonner du bonheur tendre de la proximité. Dix ans d'un voyage éreintant, noyé à jamais dans ce magma profond de noirceur où danse, encore, sur un fil, l'onde majeure qui grondait au moment du grand chaos, ce Big-Bang audacieux qui parti de rien, donna naissance à Tchouri, graine de graine, de poussière et de glace, d'espoir.

    Rosetta aime Tchouri. Elle a tout vaincu : les mystères du mystère, la dureté de la technologie, la solitude métallique, la brisure du temps, le frottement de l'immensité. Comment garder une once de raison dans ce voyage lisse, de six milliards de kilomètres. Qui oserait six milliards de kilomètres dans un environnement hostile pendant dix ans, si ce n'était pour satisfaire, en dehors d'une simple curiosité humaine, la pleine et entière matérialité de l'amour ? La science ? La hauteur de l'homme ? La prouesse technique ? Balayés... Secrètement, dans l'euphorie du projet, dans l'exaltation des courbes, dans la fascination du voyage, dans la folie de la réussite, qu'a pu gagner la Terre entière si ce n'est la redéfinition de son propre vocabulaire, l'étirement de ses propres limites ?

    Rosetta aime Tchouri. De près. De si près qu'on croirait voir ce que l'on pense toucher du regard, la vague du plaisir cosmique. Ce n'est pas qu'un simple voyage du futur, car l'homme sait qu'il serait incapable, en dehors de ses limites terrestres, de prouver un tel besoin d'amour car le temps, en dehors du sien, le tuerait, il le sait. Le temps terrestre est sans aucun doute, la plus horrible brimade de l'être humain : alors il rêve. Rosetta a rêvé pour lui. Rosetta aime pour lui Tchouri, caillou originel, pierre philosophale de tous les secrets contenus dans le fracas du Big-Bang, dans cette échelle impensable de temps après l'explosion. Dans cet étirement des évidences.

    Rosetta aime Tchouri. Et elle tourne, désormais, loin de tout retour, de tout espacade possible. Il y a, désormais, une autre façon de vaincre la pesanteur de tout ce qui nous attache à nos entraves : juste penser que Rosetta aime Tchouri. Et que désormais, une sonde collée à une comète est la meilleure chance que nous avons de regretter ce que nous sommes. Et de parvenir au constat suprême : nous ne sommes pas faits pour l'univers qui nous abrite. Nous ne sommes qu'une anomalie perdue dans un environnement hostile. Et qu'en dehors de toute supériorité supposée à nous-mêmes, celle qui nous rend si petit, aura toujours raison de nous. Rosetta aime Tchouri.


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