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      Texte

    La plume journalistique

    La plume journalistique n’est pas robotisée, elle ne répond pas uniquement aux exigences de l’information, elle ploie aussi souvent, sous l’arc d’une émotion qui enfonce ses serres dans la peau.

    L’encre n’est pas imperméable aux larmes qui coulent dans une salle d’audience, et elle traverse l’âme, humidifie l’esprit, cisaille les herses de nos défenses professionnelles.

    Non, la plume journalistique n’est ni sèche, ni froide, elle est vivante, humaine, elle respire et retient son souffle quand la douleur est trop intense. La mort d’un jeune homme de 16 ans dans un accident du travail a tapé de toute sa force sombre sur les parois de mon corps.

    Le journaliste a surnagé de son mieux dans ces eaux glacées pendant que la main qui tenait le stylo se noyait de tristesse.

    Il est si difficile de revenir à la raison. De ma place, je vois une photo qui ne cesse de trembler sur les genoux de la maman, c’est elle avec son fils et quand sa frêle silhouette s’avance à la barre, pour lire, entrecoupé de sanglots lourds comme des averses d’acier, un texte déchirant, elle s’effondre.

    Je me dis qu’elle va tomber, elle va tomber sous son propre souffle tant elle paraît fragile, fantôme de mère qui explique ne vivre que pour la petite sœur de son fils disparu, que leur vie se referme, qu’il respire à travers un trou d’épingle.

    Il n’y a pas d’issue au bout de ces mots, aucun espoir, aucune délivrance non plus car le chagrin s’écorche encore plus fort aux échardes des phrases. Plus la douleur se verbalise, plus elle mord ce qui reste de force.

    L’émotion est un plafond de fer qui tombe et écrase tout, et du coup, la vérité judiciaire paraît dérisoire, même si elle est essentielle puisque nous sommes dans une salle d’audience.

    Les mots d’en face, ceux de la défense, s’enfoncent dans la chair des parents, une houle bruyante monte des bancs de la famille, à leur désespoir se soude la colère. A leurs larmes s’accroche leur indignation que de tels mots soient prononcés à l’égard de celui qui n’est plus.

    Il n’y a plus de plaidoirie, plus de justice, plus de cadre, il n’existe plus qu’un trou béant ouvert devant les parents et la petite sœur, devant toute la famille, et dans lequel, ils essaient de ne pas tomber pour rester debout. Mais ils ne le peuvent pas.

    Il n’existe rien à quoi s’accrocher, une condamnation ne sera jamais une consolation. La maman fixe la photo, elle tremble de toute sa désolation de mère d’être privé de son fils, de tout son courage à faire face pour celle qui suit, avec ce qui lui reste de force dans cette bataille insurmontable. Rien ne s’arrêtera parce que tout est déjà arrêté depuis le drame.

    La plume journalistique serre les dents, elle doit rendre compte de l’audience, de cette façon impartiale, sans les scories que l’émotion plante sur la feuille comme des banderilles. Le journaliste se détache de l’homme, ou l’inverse et le regarde d’un peu plus loin, même si ses yeux sont les mêmes et même si ce qu’il retient est bien de l’eau salée. C’est pourquoi ces mots, pour conjurer le sort de devoir être un autre quand on brûle juste d’être soi et de pouvoir pleurer sans distinction.

     




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