"Il est des mots qui ne sont
de simples mots" par Djamila Kaoues
En traitant Toufik Drif, conseiller municipal de l'opposition, de « bougnoule », on n'a pas répondu à ses idées : on a voulu le rayer de la communauté des humains. Cette insulte atteint un homme, un père, un fils, un citoyen. Au-delà de l'élu, l'insulte atteint l'homme, et ce que chacun a de plus intime et de précieux, son nom, son visage, son histoire, c'est tout cela que l'on outrage.
On peut combattre Toufik Drif politiquement. On peut récuser ses idées et contester ses paroles dans l'arène du débat, comme il a lui-même le droit de contester la politique menée par l'équipe municipale. Mais la controverse cesse là où commence l'opprobre, là où l'on cesse de répondre à un homme sur le fond de ses idées pour s'attaquer à ce qu'il est. « Bougnoule » : ce mot ne vient pas de nulle part.
Il s'inscrit dans l'histoire coloniale, dans ce vocabulaire forgé pour dire à des hommes qu'ils valaient moins que d'autres. Il porte la morgue d'un temps que l'on croyait révolu et nous rappelle qu'aucun passé ne l'est tout à fait tant que l'on tolère la survivance de telles injures.
Toufik est d'origine algérienne. Je le suis aussi. La colonisation n'est pas pour nous une page d'un manuel d’histoire : c'est la mémoire de nos familles, transmise à voix basse. Ce mot nous ramène à nos grands-parents, à celles et ceux que l'on a humiliés, bafoués, réduits à une insulte.
Il me blesse. Il nous éclabousse, salit la République et les idéaux qu'elle porte. Il est indigne, et je refuse qu'il soit banalisé. Nous, enfants et petits-enfants de l'Algérie, Français avec une majuscule, nous nous tenons debout. Parce que nos origines, que certains voudraient nous faire oublier, sont la matrice de ce que nous sommes.
Parce que la dignité ne se mendie pas : elle se porte, elle se tient, elle se transmet. Parce que nous sommes françaises et français, et fiers de nos origines, n'en déplaise à certains.
Cette injure raciale ne peut pas passer pour un simple dérapage. L'actualité s'en fait l'écho, chaque renoncement à nommer le racisme pour ce qu'il est : une offense inqualifiable, l'encourage à revenir, plus décomplexé encore. L'honneur de la République ne se mesure pas à la manière dont elle traite la majorité mais à la façon dont elle défend ceux que l'on voudrait exclure. Elle n'est pas un héritage reçu une fois pour toutes : c'est une promesse que l'on renouvelle chaque fois qu'un homme est attaqué pour ce qu'il est et que d'autres se lèvent pour le dire.
Ce combat n'est pas celui des seuls enfants de l'immigration. Aucun(e) d'entre nous, quelles que soient ses origines, son orientation sexuelle, son sexe, ses choix politiques ne devrait subir pareille infamie qui salit avant tout son auteur.
Un élu à fortiori ne saurait en aucun cas être la cible d'un pareil traitement dans le cadre de son engagement pour la démocratie. Alors, Vierzonnaises, Vierzonnais, quelles que soient vos origines, levez-vous avec nous. Non pour nous dresser les uns contre les autres, mais pour nous tenir debout, les uns avec les autres. Cette ville est la nôtre, riche de la diversité de celles et ceux qui l'habitent.
Ne laissons pas le mépris abîmer ce que nous avons construit ensemble.
À Toufik, je dis : tu n'es pas seul. Mon soutien t'est acquis, sans réserve et sans détour. À l'auteur de ces mots, qui pense pouvoir se cacher derrière un écran, je veux rappeler ceci : l'anonymat n'est pas une immunité. Une injure raciste relève du droit pénal. Là aussi, l'actualité s'en fait régulièrement l'écho.
Ni dans nos rues ni sur nos écrans, ces propos n'ont leur place. Il nous faut nommer le racisme, le combattre, pour faire vivre à Vierzon, la promesse d'une République fraternelle.