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    Cher Jacques,

    L'aube pisse sa lune sur les braises du soleil grossissant. J'ai le front collé à la vitre du train et mes yeux émiettent la fatigue par-dessus les balcons de la gare de Vierzon. Je n'ai pas de bagage, hormis le souci constant de tenter de reconnaître l'inconnu. Si demain, je dois partir à nouveau, je le ferai avec élégance.
     

    Le sourire aux lèvres et le mot à la bouche. J'entends le crissement de la ferraille qui s'arrête le long du quai avec beaucoup de mal. Le convoi est lourd de tout : du temps à rattraper qu'on ne rattrape jamais; du temps à coudre et du temps à repriser. Cela me fait penser qu'il va falloir que je descende si, une fois de plus, je ne veux pas rater la correspondance avec cette ville. J'efface tout et je recommence.

    Disons que ma vie naît ici. Ta mort est derrière moi. J'ai envie d'une table, d'une chaise, d'un café, d'un buffet de la gare dans la plus pure tradition ferroviaire, tu sais avec la voix qui annonce le train et vient te chercher jusqu'à ta table. J’ai aussi envie d'écrire comme un besoin de rationaliser ma nouvelle existence. Vierzon, Vierzon, tout le monde descend. Correspondance pour Vesoul, Honfleur, Hambourg, Anvers, la gare Saint-Lazare...
     

    Ça y est, je crois avoir trouvé de quoi j'ai envie vraiment, à cet instant précis : voir si tu existes encore chez les autres. Considérer le degré de ce que tu as laissé, hier, dans les corps que je croise aujourd'hui et dont la plupart n’ont pas conscience de ce qu’ils te doivent. C'est étonnant de partir en quête d'un autre, de succomber à l'archéologie de l'invisible. 

    Quarante ans après avoir éteint la lumière derrière toi, je suis devenu un soir d'été. En toutes saisons. A côté de cette sensation, l'éternité qui te drape depuis quarante ans n'a aucune saveur. Seule, compte désormais, l'éternité dans laquelle tu as laissé les autres. Vierzon, Vierzon, tout le monde descend. Correspondance pour Vesoul, Honfleur, Hambourg, Anvers, la gare Saint-Lazare....


    Mais, dis moi, qu’est ce que tu leur as fait ? Qu’est ce que tu leur as écrit de si terrible ? Qu’est ce que tu leur as chanté de si horrible pour qu’ils t’en tiennent à ce point rigueur ? Pour qu’ils aient effacé de leur vocabulaire jusqu’au nom propre prononcé par ta bouche ? Pour que tu sois devenu, malgré ce que tu représentes ici, un fantôme criblé de reproches toujours aussi vifs ? Pourquoi un tel anathème à l’heure où ta popularité fait surnager une certaine idée de rareté, de don, de génie, d’implication, avant toute chose, de plaisir. 

    Si Vierzon existe autant c’est à toi qu’elle le doit. Il faut juste que je remette les choses à leurs places, la bonne heure sur les pendules.


    Je suis né en même temps que ta chanson Vesoul. Ou du moins presque. J’avais à peine trois mois lorsque tu enregistres ton album J’arrive. 

    J’étais en formation intensive dans le ventre de ma mère, échoué dans le hasard des vies de mes parents, je suis ce qu’on appelle, « un accident », l’enfant qui arrive comme un cheveu comme la soupe, celui que l’on aime différemment, plus c’est certain. Le fils de la dernière adresse, secoué comme un poisson rouge dans son bocal de mai 68 dont j'ai du apercevoir les événements à travers l’œilleton du nombril de ma mère.
     

    A l’abri dans le ventre d’une petite ville de province que tu as pris pour cible, j’ai poussé mon cri primal dont l’inspiration sentait déjà ton empreinte et l’expiration, les parfums morts du soir, ces fragrances douloureuses que l’on extirpe des mots. Loin de la Sorbonne et des matraques fumigènes, j’ai capté, dans ma ouate amniotique qui me servait de pagne, le tumulte lointain d’une colère. Qui sait ce que ma mère a pu me transmettre, en plus, de cette époque-là ?
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