Ma chère maman,
j’ai voulu figer dans une énième photo de la rue de la République, cette ambiance si singulière qui me remplit le cœur à la fois de tendresse et de calme, de joie simple et d’envie.

Bien sûr, tu n’as pas, avec l’image, le son, le bruit de fond singulier qui donne à la vie l’oscillation indispensable à sa fluidité. Mais je dois admettre qu’à l’instant où j’ai appuyé sur le déclencheur, j’ai su que j’avais enfermé là, l’âme de toute une ville, son essence, ses flux divers et l’héritage profond que le foncier doit à ses habitants, d’hier, d’aujourd’hui et de demain.
Je suis un voyageur privilégié, ni en train, ni en voiture, non, mais sur le dois du temps et c’est pour cette raison, qu’à voir cette rue dans différentes époques, forge ma conviction que c’est ici que tout se passe et se passera à l’avenir.
Regarde, maman, l’agencement de ces petits pavés, comme une vaste mosaïque urbaine. Si tu pouvais entendre leur chant sous la gomme des roues des rares voitures et sous les boyaux des vélos qui passent.
Tout semble lié, les piétons qui marchent, ceux qui discutent sur le trottoir, le choix des directions, la silhouette massive des Nouvelles Galeries en face et celle de cet autre bâtiment, sur la gauche, A la ville de Vierzon qui ne fait que perpétrer la tradition des grands magasins comme les aime cette ville.

J’aimerai tant que ce décor reste figé et puisse se transposer, de décennies en décennies, comme une sorte d’infaillibilité, quelque chose d’immuable qui rappellerait l’importance de le conserver.
Je sais que cet endroit sera toujours reconnaissable, qu’il battra sans cesse au rythme d’une ville qui change. Je me suis posté au milieu de la route et j’ai pris la photo, mariage élégant de ce que cet endroit révèle de douceur.
En face, on part vers Bourges, à droite, vers l’Espagne, derrière moi, à Tours d’un côté, à Paris de l’autre, je suis ici à l’épicentre de toutes les directions possibles, Vierzon a toujours été au milieu de tout, une punaise sur un plan.
Et d’ici, je sens l’importance d’y être, même si la nonchalance des passants ne confirme pas la singularité de ce lieu. C’est le Vierzon éternel, celui que l’on a envie de figer parce qu’épuré des contraintes des époques qui vont arriver.
La ville a traversé ses principaux défis, elle s’est imposée industriellement, elle vit encore de porcelaine, de confection, de tracteurs, elle n’a pas besoin d’imposer son image, son image s’est imposée.
Elle compte, on la traverse de part et d’autres, pour aller d’un endroit en France à un autre en voiture, la même chose en train, à l’intersection de deux transversales immuables.

Ce n’est pas une simple photo, c’est un concept, ici toute la France se déverse l’été et quand ce n’est pas le cas, la quiétude souffle comme un vent léger sur une plaine, une insouciance universelle.
Ce cœur des choses bat toujours, il y a là un concentré d’urbanisme, de façades légendaires et un art de vivre à la Vierzonnaise.
Je suis à la fois le piéton qui traverse la rue au loin, la personne sur le vélo et celle qui conduit la voiture, je suis les murmures des discussions sur le trottoir de gauche et le pharmacien que l’on ne voit pas derrière la porte fermée.
Je suis tous ces gens en même temps et je suis seul, au milieu de la route, à m’imprégner de cette image que je t’envoie par dessus le temps.
Je sais que de tous mes voyages, c’est ici que je reviendrai le plus souvent car c’est sans doute que Vierzon est vraiment Vierzon.
Je n’ai plus de tes merveilleuses confitures, ni de ce carnet si soyeux que tu m’as adressé la dernière fois.
Votre petit Vierzonnais à travers le temps.