Vierzon, ma ville, ma douleur. J'ai sous les yeux des photos de toi, défigurée. En noir et blanc. Un pont broyé. Des immeubles éventrés. Ta gare pilonnée. Tes rues défoncées. Et pourtant, au milieu de ce chaos, je reconnais les grandes lignes des rues, des quartiers, des maisons trouées par les bombes.
Juste avant, tu étais debout, fière comme peut l'être une ville résistante, coupée en deux par une ligne de démarcation, courbée par plusieurs années d'occupation et de sévices. Et l'instant d'après le bombardement, après cette pluie de fer et de feu, de deuil et de chagrin, tu te retrouvais à terre, le vente ouvert, le corps déchiqueté.
Et comme beaucoup d'autres villes dans ton cas, dans ce que la liberté retrouvée te donnait comme espoir, tu t'es redressée, reconstruite, agrandie, modernisée, érigée.
Tu as effacé les traces immondes de la destruction, la douleur lancinante a mis du temps à s'évanouir, les décennies ont posé sur toi leurs impératifs de l'époque, tu t'es remise à vivre plus fort.
Je le vois à travers d'autres photos de toi, des époques heureuses, des rues souriantes, tant de gens que je ne connais pas qui foulent tes trottoirs. Moi aussi, je les pratique, j'ai ces souvenirs avec ma mère, nos pas dans le centre de la ville, nos mains nouées ensemble comme des cordes. J'ai grandi entre tes murs, je ois toujours entre tes murs. Tu ne cesses de bouger, de changer, au gré des modes qui te nourrissent.
Combien de pluies depuis les bombes ? Combien de soleils écarlates jetés sur nos étés ? Combien de froid comme la pierre ?
Les bombardements ont repris. Intensifs. Violents. Ils ne cassent pas les ponts. Ne trouent aucun immeuble. Ils ne font pas vaciller les rues, s'effondrer les quartiers. Ces bombardements là, sont plus pernicieux, plus destructeurs encore car ils attaquent l'âme de la matière, l'esprit même de la ville. Ils explosent dans les têtes, ils concassent le bien-fondé d'une société vierzonnaise jusque là sur ses deux pieds.
Les bombes sont des mots, des phrases, des anathèmes, des interdictions, des censures, des postures, des faillites, des moins, des toujours moins.
Depuis six mois, la ligne de démarcation a repris du service, elle serpente au beau milieu des habitants, impose un objectif qui nous éloigne les uns des autres. Cette ligne est un gouffre qui emmène avec elle la fierté d'être ce que nous sommes pour devenir la honte d'être ce que nous sommes devenus.
J'ai toujours ce même plaisir distinct à marcher ici, mais sous un soleil noir. Les bombes tombent, éclatent comme des évidences nocives, elles pervertissent le cours des vérités. Chaque fois que l'une d'elles entame une partie de nous mêmes, le reflexe est immédiat : ce ne pourra pas être pire.
Quand la prochaine explose, elle dément notre vérité d'avant.
Je sais que certains vont me reprocher ce rapprochement douteux entre la prise de la ville par l'extrême droite et les bombardements d'il y a plus de 80 ans. Je le sais, je l'assume. Je n'ai pas d'autre image, pas d'autre comparaison.
La dernière bombe qui vient d'exploser est une censure pure et simple. Le cratère qu'elle a laissé est un trou béant dans la liberté d'expression et de création.
J'ai encore son bruit dans les oreilles. Et la poussière dans la bouche.
D'autres bombes suivront. Il n'y a pas d'abri sous la grêle de l'extrême droite. Mais une conviction profonde qu'elle ne nous bouffera pas.
Ma ville, ma douleur.