Quels(s) sentiment(s) vous inspire cette annulation de votre atelier théâtre et du spectacle ?
Nous avons été tout d'abord surpris de la rapidité à laquelle la mairie a agi (seulement quelques mois après les élections) puis choqués par leur frontalité. Nous nous attendions à une offensive vis-à-vis de la culture, comme on le voit à de nombreux endroits où l'extrême droite est arrivée. Cela dit c'est toujours différent quand ça arrive concrètement et que ça nous touche de plein fouet et le fait que nous soyons visés particulièrement crée aussi de l’'inquiétude. Mais aujourd'hui nous sommes surtout en colère de voir (sans surprise) que la mairie continue dans cette direction avec l'injonction d'un art "neutre".
Depuis combien de temps travaillez-vous avec la ville de Vierzon ?
Nous sommes arrivés sur le territoire en 2020, à Genouilly et nous avons très vite commencé à travailler à Vierzon. En 2022 nous avons débuté les ateliers théâtre pour les enfants avec la mairie via le théâtre Mac-Nab et l’année passée nous avons ouvert ce fameux atelier théâtre à destination des adolescents. Nous avons aussi participé plusieurs fois au dispositif EAC (éduction artistique et prioritaire) avec des interventions dans des écoles primaires.
Depuis 2024, nous avons proposé plusieurs événements : des spectacles en espaces publics; des ateliers avec le centre social de Tunnel Château et le centre de loisir de la Noue, ainsi qu'à la médiathèque; une scène ouverte que nous avons renouvelée en 2025 et 2026 (cette année sans aide financière de la mairie).
Voyez-vous une ou plusieurs raisons pour que l'extrême droite conservatrice de cette ville censure votre atelier et votre spectacle ?
Il est clair qu’au sein du collectif, nous ne partageons pas les valeurs de l'extrême droite.
Nous ne sommes pas sûrs que l'atelier et le spectacle soient visés en tant que tels. La preuve est que les ateliers enfants du Mac-Nab ont été maintenus et que notre spectacle jeune public est loin d'aborder des sujets clivants en soi. Il nous semble évident que c'est notre collectif qui est visé.
Nous ne sommes en effet pas neutres, nous sommes attachés à des valeurs de solidarité, d’entraide, nous invitons à penser les espaces de créations artistiques comme des espaces de transmission, d'inclusivité. Nous rejetons les stigmatisations, nous allons habiter les lieux d’expression où nous jouons et rencontrons le public (dans la rue, à l'extérieur des théâtres, dans les lieux associatifs, les EPHAD, etc.). Nous défendons la diversité, ne serait-ce que par ce que nous sommes un collectif hétéroclite qui propose des points de vue artistiques variés.
(Ici vous trouverez notre description : https://terminuspartout.com/qui-sommes-nous/)
C'est le deuxième spectacle pour des scolaires qui est annulé en quelques jours, de quoi pourrait avoir peur, à votre avis, les élus de Vierzon ?
Est-ce qu'ils ont peur ou est-ce qu'ils veulent faire peur ?
S' ils ont peur de quelque chose, ce serait que nous soyons en mesure d'infuser nos valeurs auprès des publics que nous rencontrons. Évidemment ils ne tiennent pas à nous payer pour le faire. Encore faut-il le reconnaître officiellement.
Infuser nos valeurs veut dire pour nous que les adolescent(es) de Vierzon (une dizaine dans l’atelier) s'amusent, trouvent leurs endroits de forces, ouvrent leurs imaginaires, renforcent leur capacité d'élocution et de présence, bref leur capacité à s'affirmer et à inventer. Cela veut dire pour nous que des enfants assistent à des spectacles qu'ils aimeront ou pas, qui les feront réagir, qui leur apporteront des émotions, de nouvelles informations, qui participeront à enrichir leurs imaginaires et à renforcer leurs capacités critiques.
Avez-vous été officiellement informée par le maire ou par le cabinet du maire de cette censure ?
Non, nous avons seulement été informés par le Mac-Nab et la bibliothèque que les ateliers et le spectacle ne pourraient pas avoir lieu. Aucun contrat n'avait encore été signé, ils se sont donc "simplement" désengagés. La mairie n'a aujourd'hui toujours pas fait suite à notre demande de rendez-vous.
Quelles sont pour vous les conséquences ?
Pour nous c'est toujours plus de réadaptation, de réorganisation.
Nous avons choisi de ne pas baisser les bras et de continuer les ateliers de notre côté, en trouvant une salle et en communiquant à la dernière minute. C'est du travail en plus non prévu, du stress et une rémunération plus basse.
Pour le spectacle, il s'agissait d'une date en pré-achat ce qui permet d'avoir plus de poids pour trouver de l'argent afin de financer la production du spectacle. C'est donc un soutien en moins et une rémunération en moins. Cela ajoute donc à la précarité déjà existante des artistes engagés.
Plus globalement, c’est un réseau de travail et de liens qu’ils nous ferment, l'accès à une ville qu’ils tentent de nous interdire.
Il existerait, selon les normes de l'extrême droite, des spectacles de gauche et d'autres non. Pensez-vous jouer des spectacles de gauche ?
Nous créons en effet en accord avec des valeurs que nous défendons.
Nous n'utilisons dans nos créations aucun mécanisme raciste, sexiste, homophobe etc. bref nous excluons tout ce qui pourrait constituer une infériorisation ou stigmatisation d'un groupe de personnes.
Cependant, nous ne créons pas dans un but de convertir ou d'endoctriner et pas non plus seulement de divertir. Cela se situe ailleurs, notre but est d'ouvrir des espaces, des respirations, des pas de côté, poser des questions, faire vibrer, déplacer, déranger quand c'est possible, faire pleurer, faire rire, faire danser...
Une création n'est jamais neutre même celle qui se revendique comme telle. Elle part toujours d'un point de vue. La question c'est comment ces créations laissent libre les spectateur(trices) de se faire leur propre chemin, comment elles soulèvent les contradictions du monde. C'est en tout cas de cette manière que nous considérons l'art. Certes pas dépolitisé, mais non soumis à une doctrine, nous cherchons un art émancipateur qui ouvre les imaginaires.
Vous aviez noué des liens avec les participants à vos ateliers. Comment allez vous leur annoncer que tout cela est terminé ?
Comme nous l'avons dit plus haut, les ateliers continuent in extremis grâce à l'aide d'une association vierzonnaise ( l’épicerie contemporaine). Après une première frayeur les participant(es) sont plutôt en joie de pouvoir continuer et nous accueillons de nouvelles recrues. D'ailleurs il reste de la place !
Nous sommes nous même en évolution constante, nous nous questionnons sans arrêt sur les manières de faire culture. Nous invitons donc à continuer d’inventer des espaces, à tisser des liens entre nous, des moments d’échange et de surprise à Vierzon et ailleurs ! Des endroits ou les autres dans leurs différences sont une richesse précieuse.