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    Parce que nos vies nous appartiennent

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  • Parce que nos vies nous appartiennent
  • 3 septembre 2026 par
    RB & B
    | Aucun commentaire pour l'instant


    Les violences conjugales ne commencent pas toujours par un coup et c'est peut être pour ça qu’elles sont si difficiles à reconnaître

    Au début, il peut simplement y avoir une remarque, une petite phrase, un regard qui change, une jalousie qu'on prend pour de l’amour, un téléphone qu’il veut regarder      « parce qu’entre nous il ne devrait pas y avoir de secrets », un ami qu’il n’aime pas, une soirée qui devient un problème, une sortie qui provoque une dispute

    Alors on s’adapte

    Une première fois, puis une deuxième, on change de tenue pour éviter une scène, on répond plus vite aux messages, on rentre plus tôt, on voit moins certaines personnes, on apprend à anticiper, et puis, sans même savoir exactement à quel moment ça s’est produit, on commence à organiser sa vie autour de la colère d’un autre

    Voilà comment ça s’installe

    Pas forcément avec fracas, parfois simplement dans un silence terrible

    On apprend le bruit de la porte quand elle se ferme un peu trop fort, on apprend à lire un visage avant même qu’un mot soit prononcé, on sait, dès les premières secondes, si la soirée sera calme ou s’il faudra faire attention, on choisit ses phrases, on évite certains sujets, on s’excuse parfois sans même savoir pourquoi, on finit par croire que si on était moins ceci, davantage cela, plus douce, plus calme, moins indépendante, moins visible, moins soi-même… peut être que tout irait mieux

    Et c’est ainsi qu’une femme peut disparaître tout en continuant à aller travailler, à sourire, à faire les courses, à répondre « ça va » quand on lui pose la question

    C’est ça aussi, l’emprise

    C'est pas seulement quelqu’un qui vous enferme chez vous,  c'est quelqu’un qui finit par s’installer dans votre tête, quelqu’un dont la voix continue de vous parler même lorsqu’il n’est pas dans la pièce

    Et ensuite, le monde pose cette question atroce : « Mais pourquoi elle n’est pas partie ? »

    Comme si partir était simple, comme s’il suffisait de prendre ses clés, comme si une femme qui a été humiliée, isolée, menacée, dévalorisée pendant des mois ou des années possédait encore intacte la certitude qu’elle mérite mieux

    Comme si elle n’avait pas peur, peur de lui, peur de l’après, peur pour ses enfants, peur de ne pas avoir d’argent, peur de ne pas avoir de logement, peur de ne pas être crue, peur qu’il la retrouve, peur qu’il mette sa menace à exécution

    Et parfois, oui, il reste encore quelque chose qui ressemble à de l’amour

    Ou peut être seulement le souvenir de celui qu’il était au commencement

    C’est tellement difficile à expliquer à ceux qui n’ont jamais eu à aimer quelqu’un dont ils avaient également peur

    Alors non, je ne demanderai jamais à une femme pourquoi elle n’est pas partie plus tôt. Jamais 

    Parce qu’il y a des prisons qui n’ont ni murs ni barreaux, parce qu’on peut avoir la porte devant soi et ne plus savoir comment la franchir et parce que parfois, partir ne constitue même pas la fin de l’histoire

    Il faut ensuite se reconstruire, et personne ne voit vraiment ce travail là

    Il faut réapprendre que quelqu’un qui hausse le ton ne va pas nécessairement vous faire du mal, réapprendre à ne pas sursauter, réapprendre à faire un choix sans se demander si quelqu’un va se mettre en colère, réapprendre à porter ce que l’on aime, à sortir, à rire trop fort, à avoir des amis, à avoir des opinions, à dire non, à dormir sans écouter les bruits autour de soi, à ne plus demander pardon d’exister

    Il faut parfois des années pour retrouver celle qu'on était avant que quelqu’un entreprenne méthodiquement de la faire disparaître, et tout ça vient d’une idée qui devrait appartenir à un autre siècle mais qui continue pourtant de contaminer nos relations, la possession

    Cette conviction, encore beaucoup trop présente chez certains hommes, qu’aimer une femme leur donnerait des droits sur elle, sur son corps, sur son temps, sur ses vêtement, sur ses fréquentations, sur son téléphone, sur sa sexualité, sur sa liberté

    Non. Une femme n’est pas un territoire

    Elle n’est pas une récompense, elle n’est pas un objet qu'on obtient, qu'on garde, qu'on surveille et qu'on punit lorsqu’il échappe au contrôle

    Et ce qui devrait nous terrifier, c’est que cette conception de l’amour apparaît parfois très jeune. Chez des garçons qui parlent déjà de leur petite amie comme d’une propriété « Ma meuf, elle ne sort pas comme ça» « Ma meuf, elle ne parle pas à lui»  « Si elle m’aime, elle me donne ses codes » « Si elle me quitte pour quelqu’un d’autre, elle va voir »

    On sourit parfois, on se dit qu’ils sont jeunes, jaloux, amoureux

    Non

    Arrêtons de trouver romantique ce qui ressemble déjà à du contrôle, un garçon qui exige de savoir où se trouve sa copine toutes les dix minutes n’aime pas mieux que les autres, un garçon qui décide comment elle doit s’habiller ne la protège pas, un homme qui pense qu’une relation lui donne accès au corps d’une femme n’exerce pas un droit conjugal, il commet une violence, parce qu’il faut encore le répéter mais être en couple ne vaut jamais consentement permanent

    Être mariée ne vaut jamais consentement permanent

    Avoir dit oui hier n’empêche jamais de dire non aujourd’hui

    Un corps ne devient pas une propriété parce qu’il a été aimé et peut être devrions nous regarder aussi ce que nous avons transmis collectivement, pendant des générations

    Nous avons appris aux filles à se protéger des hommes, ne rentre pas seule, ne bois pas trop, regarde ton verre, envoie moi un message quand tu arrives, évite cette rue, ne monte pas dans cette voiture, fais attention à ta tenue, prends tes clés dans ta main, cours si quelqu’un te suit

    Toute une éducation de la peur mais combien de garçons avons nous élevés avec la même insistance en leur disant : une fille ne te doit rien, pas son sourire, pas son numéro, pas son corps, pas son amour, pas une seconde chance, pas une explication, elle peut te quitter, elle peut changer d’avis, elle peut coucher avec toi un soir et te dire non le lendemain, elle peut choisir quelqu’un d’autre et ta frustration ne t’autorisera jamais à la punir

    La société a passé tellement de temps à apprendre aux femmes comment éviter d’être agressées qu’elle en a presque oublié d’apprendre aux hommes à ne pas agresser. Voilà le problème

    Et derrière tout ça, il y a les victimes

    Celles que nous connaissons, celles dont nous ne savons rien, celles qui ont raconté, celles qui ont essayé de raconter et qu'on a pas crues, celles qui ont retiré leur plainte parce qu’elles avaient peur, celles qui sont revenues parce qu’elles ne savaient pas où aller, celles qui ont quitté une première fois, puis une deuxième, puis une troisième, celles qui ont réussi, celles qui sont encore dedans, celles qui liront peut être ce texte discrètement, en effaçant ensuite leur historique, celles qui savent déjà que quelque chose ne va pas mais qui ne sont pas encore capables de prononcer le mot violence 

    À celle là, j’aimerais pouvoir dire quelque chose

    Vous n’avez pas besoin d’attendre un coup de plus, vous n’avez pas besoin d’attendre que cela devienne suffisamment grave, vous n’avez pas besoin d’avoir des bleus pour avoir le droit d’avoir peur, vous n’avez pas besoin de produire un dossier de preuves pour avoir le droit de vouloir vivre autrement et surtout… ne laissez personne vous faire croire que le courage consiste à supporter

    Le courage, parfois, consiste simplement à commencer à imaginer qu’une autre vie est possible

    Je ne sais que trop bien combien certaines phrases peuvent rester longtemps dans une tête, combien certaines peurs survivent à ceux qui les ont créées, combien on peut avoir l’air parfaitement solide tout en se reconstruisant encore, quelque part à l’intérieur, des morceaux que personne ne voit

    C’est aussi pour ça que je marcherai, pour celles qui crient, pour celles qui murmurent, pour celles qui ne peuvent encore rien dire, pour celles qui sont parties, pour celles qui essaient de partir, pour celles qui réapprennent doucement ce que signifie être libre et pour celles dont le silence sera désormais éternel, je marcherai parce que nous ne pouvons plus accepter qu’une femme soit davantage en sécurité seule dans la rue qu’à côté de l’homme qui prétend l’aimer

    Je marcherai parce qu’aucun « Je t’aime » ne devrait jamais être suivi de peur, parce qu’aimer une femme, ce n’est pas décider pour elle, ce n’est pas la surveiller, ce n’est pas l’humilier, ce n’est pas l’empêcher, ce n’est pas disposer de son corps, ce n’est pas la posséder

    Aimer une femme, c’est accepter une chose que certains hommes semblent encore avoir tant de mal à comprendre,  elle est libre

    Libre de rester, libre de partir, libre de dire oui, libre de dire non, libre de vous aimer et libre, aussi, de ne plus vous aimer

    Son corps est à elle, sa vie est à elle, sa liberté est à elle, et aucune femme ne devrait avoir à survivre à l’homme qui lui avait promis de l’aimer



    in Les chroniques de l'hystérique
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